« MELANCHOLIA II » : LES BRUMES FANTOMATIQUES DE JEAN-LUC TERRADE

« Mélancholia II » texte Jon Fosse, mise en scène Jean-Luc Terrade, les 6,7,8,12,13,et 14 mars à l’Atelier des Marches du Bouscat à Bordeaux, dans le cadre du Printemps des Marches.

Que sont les amis devenus lorsque, le corps « rendant l’âme » ainsi que ses réserves liquides et solides s’écoulant sans plus de retenue, la vieille Oline remonte la pente la conduisant à petits pas comptés de la mer vers la mort qui l’attend à quelques pas de là – elle le sait et le souhaite – là-haut dans le petit coin adossé à la « maison blanche si jolie avec sa porte peinte en rouge » ? Sur celle du petit coin où ses entrailles déversent parcimonieusement ce qui lui reste encore de vie, est accroché le « gribouillage » du frère aimé disparu, le peintre norvégien Lars Hertevig dont l’œuvre tourmentée traverse le temps pour venir jusqu’à elle l’éclabousser de sa mélancolie mise à vif, souvenir vivant d’une autre existence qui n’arrête pas de « passer » au travers de son cerveau fêlé.

Jean-Luc Terrade, adepte des univers plongés dans les brumes de Claude Régy qui naguère adapta lui-même le roman éponyme pour la scène – éminent dramaturge pour lequel rendre incertaines les perceptions c’est créer les conditions nécessaires à leur « recréation » par les sens du spectateur – immerge d’emblée dans un monde où l’humide (brumes nordiques et eau recouvrant le sol) ruisselle du corps et des lieux pour entraîner vers un état second propre aux errances de la mémoire libérée de toutes les amarres du prêt à penser. Ainsi si le texte d’une beauté à l’état pur de Jon Fosse est convoqué, ce n’est pas là pour le décalquer tel quel mais pour en distiller l’essence au travers d’une mise en jeu recréant les conditions d’une perception silencieuse à inventer par chacun. Les mots, les pauvres mots qui disent l’existence réitérée en boucle, seront alors murmurés, psalmodiés ou décuplés par les voix off de l’actrice – préalablement enregistrées et diffusées par des haut-parleurs multidirectionnels, rehaussées parfois par les bruitages discrets du vent et de la mer – dont la mémoire est écartelée entre présent et passé, comme habitée par des voix lui échappant. Ces voix qui s’entremêlent la font « parler » tantôt à la troisième personne, tantôt à la première, elle et les fantômes vivants ou morts qu’elle côtoie, afin de rendre compte du maelström qui l’agite en tous sens, elle dont le surplace lui arrache physiquement des douleurs à hurler.

Les mélodies litaniques des mots qui s’enchevêtrent, crevant comme des bulles de savon au firmament d’une raison qui se délite, quelquefois aux limites dépassées de l’audible, donnent à entendre dans leur incomplétude recherchée ce qu’il revient de « retenir » comme points d’appui pour s’élancer vers d’autres horizons à recomposer. En effet, si la diction refuse la rigueur mécanique qui agrée à nombre d’énonciations théâtralisées, c’est justement pour tenter de créer une approche « organique » du texte qui en transcende le contenu objectif. Condition requise à la « re-présentation » par chacun des menus drames de ce que vivre recoupe, l’atmosphère baignée par l’incertitude liée aux brumes devient ipso facto le réceptacle nécessaire à la déconstruction propre à brouiller sciemment l’entendement ordinaire. Afin d’ouvrir sur l’in-entendu – « Est-ce ainsi que les hommes vivent ? » – les contours stables des mots définis par un deus ex machina maître du jeu sont ici frappés d’obsolescence et, sinon abolis, du moins délibérément floutés, au risque toutefois d’égarer dans un no man’s land déserté par le sens tant le niveau sonore semble parfois ténu.

Au travers de sa scénographie épurée, Jean-Luc Terrade prend soin de recréer la fantasmagorie propre au peintre norvégien Lars Hertevig exalté par la langue poétique de Jon Fosse dans les deux romans qu’il lui a consacrés. Au centre du plateau de l’Atelier des Marches cerné par des murs de béton brut, une estrade flottant entre des nuées de brumes humides comme un rocher émergeant des brouillards des fjords. Semblable au peintre qui connut l’infortune de l’asile et mourut dans le dénuement, la non-héroïne de ce drame à ciel encombré, trouve un refuge dérisoire à l’intérieur du périmètre de son « petit coin » soumis à un éclairage vif contrastant avec ses déambulations encapuchonnées dans la froidure des brouillards humides. Là, en compagnie des poissons au regard fixe qui pendent des cintres, elle pourra peut-être trouver le repos après que, morcelés comme peut l’être la mémoire mise à l’épreuve du chaos originel, les souvenirs se sont précipités dans un flux seulement interrompu par les nécessités des viscères déversant elles aussi leur trop plein. Sans trop savoir s’ils sont réels ou réinventés, ces « appels » qui la traversent de part en part – mais quelle importance il y a là, le passé échappant à toute tentative d’élucidation ne pouvant qu’être recomposé – mènent jusqu’à nulle part…si ce n’est à nous-même.

Expérience sensible à vivre « sans retenue », ce « Melancholia II » s’inscrit dans le fil annoncé par son talentueux prédécesseur auquel il emprunte la même éthique. Entre ombres et lumières, brumes fantomatiques et révélations fulgurantes, il est riche de son incomplétude assumée faisant figure de viatique vers une transcendance théâtrale, profondément humaine, à réinventer de toute urgence.

Yves Kafka

* »Mélancholia II » – Editions Circé 2002, traduit du norvégien par Terje Sinding.

Photo Pierre Planchenault

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