« ET DIEU NE PESAIT PAS LOURD… », MONOLOGUE FURIEUX ET MAGISTRAL

CRITIQUE. «Et Dieu ne pesait pas lourd…» de et par Frédéric Fisbach, au Théâtre de Vidy-Lausanne du 19 au 21 février.

Il entre en scène, le vociférateur. Capuche sur la tête et baskets aux pieds, il va nous jeter le monde au visage, son monde, qui est aussi notre monde. Il va cracher rageusement sa petite histoire, emmurée dans la grande.

Il se nomme Anton. Il a été emprisonné durant 23 ans. Là où il a grandi, en banlieue parisienne dans les années soixante, Dieu n’avait pas d’importance. A cette époque, son poids plume n’influençait pas l’équilibre de la balance européenne. Il raconte le monde de ces cinquante dernières années vu à travers le prisme de sa singulière expérience, une vie d’exclu, tour à tour enfermé de lui-même dans une cave dyonisiaque, fortifiée d’ouvrages érudits, puis par les services secrets occidentaux et enfin par des djihadistes.

Anton, prisonnier de notre époque, éructe son indignation. De sa révolte naît ce cri libératoire. Il s’adresse à l’oeil de la caméra qui le surveille d’en-haut, ce big brother qui le séquestre, quel que soit sa véritable identité. Anton est une création de Dieudonné Niangouna, auteur, comédien et metteur en scène congolais. Ce texte fébrile est une commande libre de Frédéric Fisbach. Lorsqu’il le reçoit, il est « bouleversé intérieurement, ébloui intellectuellement ». Il va non seulement jouer cet homme emprisonné, le blanc écrit par le noir, mais aussi le mettre en scène. Il pénètre alors cette matière écrite avec une ardeur bouillonnante, en extrait toute la substance, et l’interprète prodigieusement.

«(…) Ça c’est une connerie. Je l’avais dit avant à Roosevelt. « Ne fais pas ça. Ne fais pas ça, Franklin, que je te dis. On ne peut pas prêcher le vin et la sobriété dans un même verre. Y a le jeu de l’amour et y a le jeu du hasard. Ce n’est pas la même chose. Faut pas confondre. Chacun dans sa solitude est un roc. Et un dragon monte la garde devant sa porte. Ce n’est pas des blagues. Cette expérience est une catastrophe. Ce n’est pas le communisme, mon gars. Créer un nouvel ordre mondial c’est des foutaises. Alexandre l’a essayé, on l’a buté par ses généraux. César l’a essayé, on l’a buté par ses sénateurs. Hitler l’a essayé, tu l’as buté, toi-même. C’est quoi alors ce vieux shoot qui continue à vous illuminer tous depuis la nuit des temps ? C’est quoi ce truc de rassembler le monde entier en un bloc, avec une seule monnaie, une seule religion, une seule idéologie, un seul peuple, un seul guide ? Non, mais vous êtes des gamins, les mecs ! Une seule culture, un seul devoir, un seul esprit, un seul État ? Mais même Dieu n’a pas pu. Impossible ! Impossible ! Impossible ! Ça c’est nous ça, les êtres humains, on ne peut pas être d’accord ! On ne peut pas être uniques ! On ne peut pas être ensemble ! On ne se ressemble pas ! On ne se connaît pas ! Alors on impose rien chez le voisin. On se dit bonjour pour ne pas se taper dessus. (…)»

La scénographie est simple. Des rangées de néons de part et d’autre de la scène. Un grand cadre lumineux, une caméra sur perche et un mur mobile sur lequel son image est projetée. Comme si nous, le public, étions ses geôliers, nous pouvons observer sa détention et sa réalité. Les sons, de désagréables et puissantes vibrations, sont des électrochocs. Tel un aperçu de la douleur psychique ressentie par Anton. Car Frédéric Fisbach tient à produire un certain malaise, lui qui a mis en scène la pièce d’Hakim Bah « Convulsions », pour le moins dérangeante, vue au Festival Off d’Avignon.

Ce monologue intense et furieux est un formidable témoignage de l’écoeurement que peut générer notre société. Et son interprétation est magistrale.

Culturieuse

Photos Simon Gosselin

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