« DAU », UNE EXPERIENCE IMMERSIVE ET RADICALE

CRITIQUE. DAU – réalisateur Ilya Khrzhanovsky – Théâtre de la Ville – Théâtre du Châtelet – Centre Pompidou – du 24 janvier au 17 février 2019 à 00.00.

Introduction : Du 24 janvier au 17 février 2019, Paris accueille la première mondiale de DAU. Trois partenaires de premier plan, le Théâtre du Châtelet et le Théâtre de la Ville – ainsi que le Centre Pompidou sont réunis pour offrir au public une expérience inédite : la découverte d’un monde complexe où l’on est invité à se perdre ou se trouver pour une durée allant de six heures à un temps illimité. Signalant l’arrivée de DAU à Paris, une sculpture lumineuse relie les trois sites de la tombée de la nuit jusqu’à l’aube : « le Triangle Rouge », inspirée par l’avant-garde russe du début du XXe siècle. DAU est cinématographique, théâtral, scientifique, psychologique, architectural, visuel et performatif. DAU s’éprouve, se vit, se joue, se ressent, se construit et se déconstruit. C’est cette métamorphose qui est proposée à Paris, dans les espaces intermédiaires que sont les deux théâtres jumeaux de la place du Châtelet, en travaux. Au Centre Pompidou, une installation immersive est présentée en première mondiale également et visible durant les heures d’ouverture du musée.

MA NUIT CHEZ DAU

Ce fut un peu compliqué d’obtenir un visa de presse en dehors du cadre imposé par l’agence, mais lorsque je leur proposais de passer 24h dans « Dau », ils acceptèrent tout de suite.

C’est à 19 heures tapantes que je franchis la porte du théâtre de la Ville, le Châtelet étant fermé pour maintenance.

Accueillie par des jeunes gens en salopettes grises, dans la grande salle du théâtre, dépiautée, assise sur des blocs de mousse grise, à même le béton des gradins et les traces de colle, je visionnais sur un énorme écran un fragment des 700 heures de rushes du film « Dau ».

Précisément pour cet extrait, une histoire de mère abusive sur fond de drame conjugal avec des dialogues peu écrits, une débauche de langage, le tout dans un décor soviétique des années cinquante version bourgeoise, aux papiers peints et tentures sombres à fleurs, avec un mobilier design, trop riche pour être authentique. En bref la reconstitution d’un monde qui n’a jamais vraiment existé. Avec toute l’étrangeté et le poids requis pour plonger le spectateur dans une sorte de malaise perplexe.

Je perçois vers le haut de la salle les clameurs de ce qui me semble être des chœurs, je grimpe au dernier étage, un autre film commence il s’agit de « Dau 13 », Cette fois ci dans le même décor, c’est une famille qui prend place, le père, la mère et deux enfants, ils sont roux, la mère porte des lunettes, attablés à la table du petit déjeuner, un gros gâteau orange trône sur la table personne n’y touche, la discussion insipide masque un vague ennui, tu es soulagée lorsqu’ils finissent par découper le gâteau et le manger.

Le public est très international, tu entends parler russe anglais espagnol. Le film en lui-même ne me retient pas, il est 22h25, je me promène et croise les femmes de ménage en salopettes blanches, les vigiles en uniforme bleu foncé, Altair, les pompiers en rouge. Ils sont très nombreux et omniprésents et travaillent pour certains douze heures par jour. C’est finalement avec eux que je vais passer la nuit. Au troisième étage, un appartement communautaire russe est reconstitué, on y a logé les chamanes de Sibérie qui donnent des consultations en compagnie de jolies traductrices, le public se promène dans les pièces aux tables recouvertes de napperons brodés et de châles à franges camouflant des canapés fatigués et des bibelots divers, dans la cuisine un molosse d’origine polonaise me propose un thé tiède, dans un bock en fer blanc, il est déjà minuit.

Tout un chacun peut s’installer sur les chaises et les fauteuils à bascule. Je décide de tirer les cartes à un groupe de jeunes Américaines naïves et ravies.

Des Russes discutent entre eux parmi les commodes les buffet les guéridons de leurs ancêtres et regardent par la fenêtre se télescoper le temps, les lettres de la pub pour I phone x qui clignotent dans la nuit et le haut de l’obélisque du Châtelet.

Minuit, je vais manger des harengs tendres et dodus à souhait, accompagnés d’un mug de kwas, le coca russe, servis dans une écuelle en fer blanc avec quelques tranches de pain noir parfumé et délicieux, près du bar, en grimpant quelques marches, je peux aller m’épancher dans une cabine faite de quatre pans brillants de plastique renforcé, un dispositif ingénieux permet de fixer le téléphone portable où sont rentrés les paramètres des réponses que j’ai donnés au questionnaire d’entrée et qui est censé diriger mes pas, cet appareil nommé « device » filme l’entretien que je vais avoir avec un beau jeune homme barbu et bouclé, qui me pose des questions introspectives pour déclencher ma parole du moment. Comme un casting. Exercice, narcissique et libérateur où tu passes de la réception à l’émission, ce qui est fort reposant. Cette captation pourra être visionnée par qui le désire au sous sol. Dans « Dau », rien ne se perd, tout se transforme.

La minute d’après me verra au dernier étage où un très bon trio de free-jazz russe improvisé joue devant un auditoire déjà clairsemé. Deux heures du mat, autre film, même décor même famille où le père torture sa femme en lui racontant qu’il en aime une autre, et lui demandant son avis sur la conduite à tenir. Allongée sur les matelas en mousse ultra-dense vaguement assoupie je commence pourtant à rentrer dans l’histoire de ce drôle de film, j’ai posé les écouteurs qui traduisent d’une voix monotone et je regarde plus que je n’écoute.

Trois heures du mat je change de crèmerie et me rends au Châtelet qui est pratiquement vide de ses intervenants, vu l’heure.

Contrairement au Théâtre de la Ville, le Châtelet est un labyrinthe, aimablement accueillie par des vigiles qui viennent d’intégrer leur tour de garde, je traverse un interminable couloir qui longe l’arrière-scène où vibre une espèce de moteur pour arriver dans un sous-sol où l’on donne « Dau 7 », je suis seule, c’est légèrement glauque. Ça y est, je commence à compiler réalité et fiction. Dans le film une ravissante blonde fait l’amour frénétiquement avec une sorte de légionnaire qui finira par l’assassiner ainsi que pas mal des habitants de cette étrange cité, ou l’on comprend que tous vivent en vase clos. Les scènes de cul sont vaguement pornographiques et très réalistes, les acteurs font réellement l’amour, les corps ne sont pas maquillés, les cadrages des plans sont volontairement un peu trash. Je me rappelle subitement qu’à la boutique de Dau où sont en vente les boites de conserve et vaisselle de l’opération, il y a aussi des préservatifs, à quatre euros pièce. Finalement très réveillée par les giclées d’hémoglobines finales du film, je trouve la force de revenir profiter de la salle de repos où se trouvent alignés lits en fer et écouteurs, et où l’on peut, près l’immense écran du théâtre de la ville dormir derrière comme on dort devant. Je m’étends sur un matelas de coton, les écouteurs diffusent une musique douce parsemée de sons stridents d’une sirène intervenant toutes les trois à quatre minutes. J’ôte les écouteurs et m’endors du sommeil du juste, au cœur d’un théâtre vide maintenant, mon écharpe sur la figure, veillée par une étrange poupée de cire grandeur nature, lorsque je me réveille trois quatre heures plus tard, c’est un vigile qui est auprès de moi, baillant et attendant l’heure de sa pause.

Je décide de faire le tour des toilettes sèches installées ça et là, en quête d’un peu d’eau et d’un morceau de savon, que nenni, la sciure sera ma seule compagne, seul un pompier généreux comprenant mon désarroi, sort de son cagibi un gel nettoyant dont il m’asperge copieusement les mains.

Au bar où je petit déjeune, je rencontre trois jeunes gens qui, comme moi,ont passé la nuit dans Dau, dans les appartements du troisième. En partageant pour de vrai le gâteau du film tant désiré la nuit précédente, nous échangeons nos impressions sur les conditions de travail des femmes de ménages, vigiles et médiateurs en salopettes grises qui forment le gros de la troupe de Dau, sur l’organisation et la pertinence de la performance dont tous font partie même s’ils n’en ont pas toujours conscience.

Des bruits courent sur la probité de la personne qui a financé cette vaste opération.

Le reste de ma journée se passera à traverser la place allant d’un théâtre à l’autre, en croisant par un grand soleil les manifestants de la CGT et à répondre du côté Châtelet toujours en maintenance donc à moitié fermé, à des questions sur ma sexualité, à visionner au sous sol des bouts de films et des indications sur le cv des personnages, et à profiter enfin d’une séance avec une délicieuse chamane à la figure plate et burinée et aux mains douces comme de la soie.

J’aurai au cours de ma nuit rencontré brièvement le metteur en scène Ilya Khryzanovsky entouré de son staff, c’est un beau brun d’une quarantaine d’années, au regard vif vêtu d’un grand manteau bleu à la coupe militaire, il déplore les problèmes techniques qui affectent les devices qui guident les participants dans leurs parcours et aime que se créent des interactions en plus des attractions et des visionnages proposés. Je songe à part moi qu’agrémenté d’une petite moustache il eut presque pu me faire basculer au cœur d’un court métrage sur la Wermarcht.

Je pense aussi que nous Français, sommes un peuple trop sage, qu’au travers du cadre et des règles du jeu changeantes de Dau bien des interactions sont possibles, souhaitables et intéressantes, et que ce qui est proposé là n’est qu’une base à ce qui peut se créer chaque jour et nuit entre les participants castés ou non castés, payés ou payants, consentants ou contractuels..

Et qu’il ne tient qu’à nous de construire cette histoire de Dau comme on fait son marché, en croyant ce que nous avons envie de croire. Finalement, comme à l’auberge des migrants à Calais où l’on ne parlait qu’Anglais en territoire franc, je me suis sentie gentiment envahie par une autre culture plus vivace, créative, innovante, prenant plaisir à contourner autant que possible les codes et règles de la réception théâtrale, et de la performance, et qu’il aurait fallu, peut-être pour la réussite complète de l’opération, rendre l’expérience accessible à un nombre plus important de personnes, créer les infra-structures pour accueillir les gens vraiment 24 heures ou plus, renouveler chaque jour les artistes locaux qui se proposent de participer à cette vaste fiction interactive immergée, et donner vraiment aux participants quels qu’ils soient la liberté d’agir, la susciter davantage, avec le risque assumé de transformer nos théâtres nationaux en de vastes lupanars.

Claire Denieul
le 8/02/2019

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