« ART », l’ART DU DIALOGUE DE YASMINA REZA

CRITIQUE. « Art » – Texte de Yasmina Reza – Mise en scène : Patrice Kerbrat – Dole, La commanderie, samedi 2 février 2019.

En 1994, la pièce « Art » de Yasmina Reza est mise en scène par Patrice Kerbrat. Le trio amical est joué par Pierre Arditi, Fabrice Luchini et Pierre Vaneck. Le succès est retentissant : deux Molières, puis une traduction en 35 langues et des représentations dans de nombreux pays. 25 ans après, nous retrouvons le même metteur en scène mais le casting de comédiens a changé. C’est au tour de Charles Berling, Jean-Pierre Darroussin et Alain Fromager de revêtir les costumes respectifs de Marc, Yvan et Serge. 25 ans après, le public est encore et toujours conquis.

Ce succès repose tout d’abord sur la force du texte de Yasmina Reza qui, à l’instar de Jean-Luc Lagarce, redonne une vraie place et un rôle essentiel au dialogue. Chaque mot, chaque virgule, chaque intonation a du sens. Les paroles, aussitôt prononcées, sont décortiquées et puis commentées. Ces commentaires sont parfois instantanés mais il arrive également que les personnages ressassent, ruminent les propos qu’ils ont entendus et diffèrent le moment d’en reparler mais ils finissent toujours par revenir sur les paroles prononcées ou sur la façon dont elles ont été prononcées. Les échanges sont donc rythmés, enlevés et denses car les mots et leur prononciation sont des ressorts constants, ils déclenchent de fortes réactions et en disent long sur les personnages qui se dévoilent au fur et à mesure.

Point de départ de la pièce : Serge a acheté un tableau qui possède deux particularités : il a coûté 200 000 francs et c’est un monochrome, blanc. Son ami Marc ne comprend pas cet achat mais il ne se contente pas de dire qu’il ne comprend pas. Non, il pose une fâcheuse question rhétorique : « Tu as acheté cette merde 200 000 francs ? » Le problème ne repose pas tant sur le terme, quelque peu rédhibitoire et un brin vexant, utilisé pour qualifier la toile. Non, le vrai souci, c’est le ton employé, élément également déclencheur d’une discorde dans la pièce « Pour un oui ou pour un non » de Nathalie Sarraute. D’aucuns diront que se vexer, pour un ton employé, relève d’un excès de susceptibilité, d’autres considéreront que ces petits riens sont très significatifs et révélateurs. Dans cette oeuvre, Yasmina Reza nous montre que le ton est tout aussi important que le discours.

Le succès de la pièce repose également sur l’efficacité du décor dont la sobriété sert le texte. Les trois amis se retrouvent dans un salon aux murs blancs, sur un canapé et deux fauteuils blancs. Ainsi, le monochrome blanc se fond dans le décor, peut-être parce qu’après tout, il ne fait que déclencher une discorde, symptomatique de dysfonctionnements relationnels plus anciens. Il n’est donc pas utile de le faire ressortir davantage. L’important, c’est ce qui sera dit sur ce tableau, par les trois amis, revêtus de costumes noirs. Dans le texte initial, les didascalies indiquent que l’action se passe tantôt chez Marc, tantôt chez Serge, tantôt chez Yvan. Pour assurer la fluidité des enchaînements, un triptyque en fond de scène permet de faire coulisser trois panneaux différents, chacun représentatif des appartements des trois personnages. Le décor assure donc des transitions rapides et discrètes, il soutient en cela le rythme des échanges.

La pièce, enfin, est magnifiquement servie par les trois comédiens. Le triangle classique « avec le bourreau, la victime, le sauveur » selon les termes de Charles Berling fonctionne à merveille. Marc s’en prend violemment à son ami Serge. Ce duo attend alors d’Yvan qu’il prenne parti mais ce dernier est conciliant, tolérant et préfère toujours arrondir les angles. Or son attitude, loin d’apaiser les deux amis, se retourne contre lui et il devient très vite un bouc émissaire. Le même mécanisme est en jeu dans la pièce « Le prénom » avec le très calme Claude, qui tente dans un premier temps, d’apaiser la discorde entre Pierre et Vincent avant de se retrouver lui-même malmené. Ainsi, à travers ces échanges, la place de chacun est interrogée et c’est même leur amitié qui finit par être remise en question.

Le jeu de chacun est remarquable. Au fur et à mesure des échanges, l’amitié se disloque mais les rires dans le public pleuvent devant les colères, les fous rires nerveux, les maladresses de Marc, les efforts désespérés de Serge pour défendre son monochrome et le flegme déconcertant d’Yvan. Avec un moment de grâce en prime : la tirade d’Yvan / Jean-Pierre Darroussin qui nous dresse, l’air de rien, au détour d’anecdotes futiles, comme celle de noms sur un faire-part, un tableau pathétique de sa vie. Ses paroles qui s’enchaînent prennent des allures de sketchs de Raymond Devos, avec ce même génie verbal et comique caché dans les moindres recoins de la phrase, ce même rythme soutenu et ce même ton, faussement monocorde, qui fait redoubler l’hilarité du public parce qu’il donne l’impression au spectateur que le personnage ignore tout de la portée comique de ses mots.

25 ans après, le texte n’a rien perdu de sa puissance comique et de sa pertinence parce que les problématiques relationnelles qu’il met en scène sont intemporelles. Quant au nouveau trio, il nous offre un pur moment de bonheur théâtral !

Aurélie Gay

* Assistante mise en scène : Pauline Devinat. Avec Charles Berling, Jean-Pierre Darroussin, Alain Fromager. Décors : Edouard Laug. Lumières : Laurent Béal. Costumes : Caroline Martel.

Photo Pascal Victor

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