« PHEDRE ! » S’ENRACINE (!)

CRITIQUE. « Phèdre !», d’après « Phèdre » de Racine, conception et mise en scène de François Gremaud / 2b company, interprétation de Romain Daroles. Carré Colonnes (33), espace Georges Brassens, samedi 19 janvier.

« Phèdre ! » s’enracine (!)

D’emblée ce qui ne manque pas d’intriguer, c’est ce curieux point d’exclamation – euh… « point d’admiration », ainsi était-il nommé du temps d’un certain Jean Racine – révélant un enthousiasme sans limite. Pièce éponyme écrite en 2017, « Phèdre ! » jette un pont spatio-temporel pour mettre en abyme la « Phèdre » originelle (à écrire là sans point d’exclamation, même si elle est en tous points admirable). C’est en effet dans l’antique sujet royal incestuel que « s’enracine » – mais avec lui (!) – la matière de la fausse conférence ci-présente visant à faire revivre avec un humour « dé-lirant » la vraie pièce écrite en 1677.

Romain Daroles, le conférencier-acteur est visiblement pétri d’admiration (!) pour ce monument phare du Théâtre Classique dont il va proposer un remake contemporain avec un enthousiasme débonnaire – et une drôlerie faussement potache – devant un public composite quelque peu éberlué par tant d’ « innocence » feinte recouvrant une connaissance académique des alexandrins et des enjeux historiques et culturels respectés à la lettre. Une heure et demie durant, montre en main, pour resituer le contexte géopolitique de l’époque, brosser la généalogie foutraque des dieux, déesses, demi-dieux qui forniquaient allègrement est-il utile de le rappeler pour donner naissance à des créatures parfois bizarres – au rang desquelles trône le Minotaure, produit de l’accouplement d’une Reine, Pasiphaé, et d’un Taureau Blanc dont elle était tombée amoureuse sous l’effet d’une vengeance de Poséidon, ayant peu goûté que Minos, l’infortuné mari et Roi de Crète, ait voulu le gruger – et développer le processus dramatique de la « comédie » – c’en est devenue une sans pour autant renier les enjeux de la tragédie originelle – en cinq actes conçue magistralement et mise en scène sobrement par François Gremaud. Un travail d’orfèvre à couper le souffle.

Sur une scène pratiquement vide, l’action interprétée par l’unique comédien jouant tous les personnages en plus de celui du conférencier bat son plein. Sur « la scène qui est une scène », une rudimentaire table-bureau trône – « table si modeste qu’elle ne laisse pas deviner que le père d’Hippolyte est aisé » (!), à lire à haute voix en assurant la liaison comme il était de bon ton au temps de Racine – avec pour seul accessoire le nouvel opus racinien distribué généreusement à chacun en fin de représentation et que l’interprète n’arrête pas de brandir à bout de bras. Ainsi, selon les circonstances, le livre en mains devient-il la couronne de Phèdre, la barbe du vieux précepteur du jeune prince Hippolyte, ou encore l’arme de poing du bad boy Thésée, roi d’Athènes, et macho à l’envi roulant la mécanique du mâle sûr de son importance de dominant. Le moins que l’on puisse dire, c’est que cela décoiffe… et pas uniquement le comédien protéiforme mais l’assemblée qui s’en prend plein les yeux et les oreilles sous le feu croisé de culture classique et de saillies inattendues (« l’alexandrin s’impose comme le vers cardinal à l’époque de Richelieu » (!) ).

Le spectateur égaré là est très vite initié à l’humour décapant à la Desproges… « Phèdre mourra à la fin de la pièce, mais que celles et ceux qui n’auraient pas encore lu ou vu la pièce se rassurent… d’autres personnages mourront aussi, mais je ne vous dis pas qui… je ne voudrais pas vous gâcher le plaisir – pour peu, bien entendu, que l’on puisse prendre du plaisir à voir des personnages mourir sur scène – plaisir qui, selon le principe de la catharsis développé par Aristote, devrait nous permettre de sublimer nos pulsions (!) ».

En tournant lu(bri)diquement les pages du registre d’Etat Civil mythologique, on en apprend de belles sur l’arbre généalogique de ces gens-là et sur leurs us et coutumes qui découlent d’une hérédité en-dessous de tout soupçon adultérin et/ou incestueux… Ainsi d’Egée, père (?) de Thésée, « Le Roi Egée se rend à Trézène – pas tant que ça vu les abominations qui vont s’y passer (!) – pour trouver son ami le Roi Pitthée qui l’enivre, puis le glisse dans les draps de sa fille Ethra. Et là patatra ! Ils font ma foi ce que font les gens dans ce cas-là, c’est un beau roman, c’est une belle histoire, vous connaissez la chanson… Ethra, la même nuit, se jette dans les bras de son amant Neptune, Dieu des mers et océans… Neuf fois plus tard, un petit garçon – soit fils d’un Roi, soit fils d’un Dieu – naîtra : il répond au nom de Thésée ». Ainsi de Thésée, qui séduit plus tard Ariane – celle à qui il doit sa sortie du Labyrinthe après avoir tué le Minotaure, demi-frère de sa belle amoureuse – ne supporte plus guère le fil à la patte que cette dernière lui a mis, et s’empresse de l’abandonner sur le rivage de Naxos… pour rejoindre la sœur de cette dernière qu’il épousera, la désirable et désirante Phèdre… qui aura eu beau donner lieu aux plus beaux alexandrins qui soient – Ariane, ma sœur, de quel amour blessée / Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée – n’en est pas moins la marâtre éprise de son beau-fils Hippolyte, amoureux lui d’Aricie retenue prisonnière par Thésée, père d’Hippolyte et époux de Phèdre. Ouf, tous les personnages, identifiés, sont désormais prêts à entrer dans l’arène théâtrale (!)…

On arrêtera là la narration inénarrable – « l’Epire attendant Thésée (!) » – pleine de péripéties à donner le vertige aux ligues de vertu, pour, en se laissant porter par le souffle des cinq actes, arriver à ce dernier alexandrin – « Voilà, la pièce, ma foi, se termine ainsi » – et voir apparaître, sur un carton brandi, le mot FIN… celui-là même qui terminait justement (étonnant non ?) la pièce princeps, la boucle temporelle est ainsi bouclée.

Performance joyeuse – au sens où l’entendait Nietzsche de « célébration de l’existence sans être pour autant dupe du tragique attaché au fait de vivre » – et pétrie de culture classique, ce morceau de bravoure à la gloire de la tragédie conquiert le public, averti ou pas. Le spectateur désinhibé, gagné qu’il est par un étonnement propre à ouvrir grand en lui les portes menant à l’amour de Phèdre (!), est littéralement enchanté sous l’effet de cette remise en jeu contemporaine d’un mythe antique et classique parlant à la mythologie privée de chacun au-delà des époques. Lorsqu’un intense plaisir est associé à la découverte de ce qui fait culture, on est pleinement rassuré sur le pouvoir d’un certain « théâtre populaire » que n’aurait pas désavoué Jean Vilar.

Yves Kafka

Publicités

Une réflexion au sujet de « « PHEDRE ! » S’ENRACINE (!) »

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s