« LA BOHEME » : L’OPERA MAGNIFIQUE DE PUCCINI SERVI AVEC GRÂCE

CRITIQUE. La Bohème – Opéra de Giacomo Puccini créé à Turin 1er février 1896 – Livret de Giuseppe Giacosa et Luigi Illica d’après le roman « Scènes de la vie de bohème » d’Henry Murger – Mise en scène : Frédéric Roels et Claire Servais – Direction musicale : Samuel Jean – Nouvelle production de l’Opéra Grand Avignon donnée à l’Opéra Confluence les 18 et 20 janvier 2019.

La bohème ! Ce simple mot évoque d’emblée l’insouciance, une soif de vivre et de liberté, les amours éphémères, la pauvreté, le rejet de la société bourgeoise. Il évoque la passion artistique et amoureuse et bien d’autres choses encore…

Puccini nous immerge au cœur de ce monde parallèle, un microcosme qui ne se reconnaît pas dans cette société bourgeoise et matérialiste de la Monarchie de Juillet, qui se soucie peu du lendemain, qui vit dans le rêve et l’amour de l’Art, jusqu’à se consumer dans les passions les plus ardentes.

C’est l’histoire de quatre artistes, sans doute incompris mais pleins de passions et d’espoirs, qui tentent de survivre dans le froid et la misère, mais c’est surtout cette magnifique rencontre dans une mansarde glaciale du quartier latin entre le poète Rodolfo et cette voisine humble et timide, qu’on appelle Mimi, qui brode des fleurs pour vivre, qui recherche du feu pour sa chandelle mais qui recherche surtout désespérément un peu de chaleur humaine. Et c’est le début d’un grand amour, de ceux, intemporels, qui résistent à l’usure de temps, aux vicissitudes de la vie, animés d’un feu qui ne s’éteint qu’avec la mort.

Après une introduction qui plante le décor quant à la vie de nos quatre compères sur un ton plutôt badin, Puccini, avec habileté, nous plonge dans l’émotion dès le début de l’opéra avec l’admirable air de Mimi « Mi chiamano Mimi » qui nous fait ressentir toute sa fragilité, son extrême sensibilité, qui vit dans ses rêves et qui attend l’amour. Nous voilà d’emblée pris au piège d’une immense empathie et d’une inquiétante appréhension pour le sort de cette jeune fille que l’on sent si vulnérable, une empathie et l’impression constante d’un drame annoncé qui ne nous quitteront plus jusqu’au dénouement fatal.

Cette nouvelle production de l’Opéra du Grand Avignon place l’action dans les années 1830, conformément au livret, mais les décors épurés sont à l’opposé du style ampoulé et bourgeois de l’époque. Avec la volonté d’évoquer la pauvreté, le froid et l’aspect précaire de la vie de bohème, Claire Servais avoue s’être inspirée de l’environnement qu’offre l’Opéra Confluence dont la simplicité et l’existence éphémère ont suggéré les grandes lignes des décors. La scénographie est efficace, les décors en bois clair sont sobres, aux lignes pures, évoquent le dénuement et ce froid omniprésent, apanages de la pauvreté. Des planchers étagés semblent se déverser vers le public pour nous offrir l’action sur un plateau, mettant ainsi l’accent sur le jeu des personnages et la transmission des émotions. Dans ce contexte, les scènes intimistes sont particulièrement touchantes. Les scènes plus légères, non dénuées d’humour quand les quatre acolytes se retrouvent, sont traitées avec une fantaisie bienvenue. On peut regretter dans le deuxième acte que l’ambiance du café Momus manque un peu de cette chaleur humaine qui réconforte. Ce n’est pas vraiment ce lieu festif et débridé du quartier latin que l’on imagine et la gaité, même devant les fabuleux jouets de Parpignol, est un peu compassée.

Après l’insouciance et ces quelques moments de bonheur fugitif, le drame se noue au troisième acte qui nous offre des moments d’une grande émotion. Mimi erre sous la neige à la recherche de Rodolfo qui l’a quittée dans la nuit. La scène de la séparation entre Mimi et Rodolfo est poignante. La maladie, la pauvreté, la jalousie, peut-être l’usure du temps conduisent à une séparation amicale mais l’amour est toujours aussi fort. On attendra le printemps…

Quelques mois plus tard, à l’arrivée des beaux jours, nous retrouvons la mansarde où œuvrent nos amis en évoquant avec nostalgie les amours perdues. Mais Musette arrive avec Mimi mourante. La mort de Mimi, sur un simple matelas, à même le sol est mise en scène avec une simplicité et une retenue qui avivent l’émotion.

Ludivine Gombert trouve dans Mimi un rôle à la mesure de son talent. Dans un registre fort différent elle nous avait profondément touchés dans son interprétation de Blanche de la Force la saison dernière sur la même scène. On retrouve ici à la fois la fragilité et la force de conviction dont elle avait alors fait preuve. La voix est lumineuse et souple. Touchante et pleine de fraîcheur dans « Mi Chiamano Mimi », elle nous bouleverse dans le duo du dernier acte « Sono andati », ce moment de vérité dans lequel tout son amour éclate au grand jour. On ne peut s’empêcher de citer ce magnifique texte qui révèle toute la ferveur et la sensibilité poétique de Mimi : « J’ai tant de choses à te dire, ou plutôt, une seule, mais vaste comme la mer ; comme la mer, profonde et infinie… Tu es mon amour et toute ma vie ! ».

Davide Giusti dans le rôle de Rodolfo a fait savoir que, souffrant, sa voix ne serait pas à son meilleur niveau. La tenue du rôle dans ces conditions est sans doute méritoire mais le personnage manque de présence et de conviction. La voix est souple et équilibrée mais son manque d’ampleur la fait parfois disparaître derrière l’orchestre.

Musetta et Marcello, respectivement Olivia Doray et Philippe-Nicolas Martin, forment un couple d’une belle homogénéité, au caractère bien trempé et tout à fait convaincant sur les plans vocaux et scéniques. Musetta, modèle de séduction et de liberté, resplendit dans une aguichante robe rouge. Elle a tout d’une Carmen !

Les deux fidèles amis, toujours prêts à partager les joies et les peines, sont incarnés avec justesse par Boris Grappe dans le rôle de Schaunard et David Ireland dans celui de Colline. Ce dernier est particulièrement émouvant dans « Vecchia zimarra », lorsqu’il s’apprête à vendre son vieux manteau pour soigner Mimi, qu’il interprète avec beaucoup de sincérité et de compassion.

Les chœurs et la maîtrise de l’Opéra Grand Avignon, dans une mise en scène malheureusement un peu trop statique, sont toujours irréprochables sur le plan musical.

A la baguette, Samuel Jean tire une nouvelle fois le meilleur de l’Orchestre Régional Avignon-Provence décidément à l’aise dans tous les registres. Si les cuivres, éclatants, couvrent parfois un peu les voix, le jeu est nuancé, tour à tour intimiste, poétique, enthousiaste et nous livre sans détour cette magnifique et éternelle partition de Puccini.

Jean-Louis Blanc

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