« DEDALE PARK REMIX » : NOUS SOMMES LE MONSTRE

CRITIQUE. FESTIVAL TRENTE TRENTE :« Dédale Park Remix » d’Arnaud Poujol dans le cadre des « Laboratoires de création » du Festival (Trente Trente du 18 au 31 janvier 2019 à Bordeaux).

« Dédale Park Remix » d’Arnaud Poujol, est sans doute celle parmi les propositions artistiques des « laboratoires de création »* du festival, qui nous a le plus bouleversés tant pour son sujet, original dans son approche, sa mise en jeu, réglée comme une partition mêlant vidéo « parlante » et jeu d’acteurs, son interprétation, éclatante de vérité humaine, et l’exigence sans concession aucune qui la traverse de part en part. Première étape déjà fort aboutie d’un travail devant « nécessairement » être prolongé par un deuxième tableau éclairant – ou assombrissant, c’est selon le point de vue – les problématiques en jeu, cette proposition puisant dans le mythe du Minotaure sa fabuleuse énergie propulse sur la scène de nos représentations privées, héritées du conditionnement sociétal, non le problème du handicap mais celui de l’altérité et de notre capacité à l’accueillir.

Celui qui est ici pointé comme « monstre » – Astérion le Minotaure joué par Denis Guesneau, acteur handicapé en fauteuil, au jeu saisissant de vérité « humaine » – ne serait-il que le produit d’une fabrication sociale visant à blinder la porte de l’altérité, la rendant étanche aux questionnements liés à un ordre normatif veillant à séparer arbitrairement le bon grain de l’ivraie supposée ? Pour plagier la célèbre interrogation beauvoirienne, naît-on « monstre »… ou le devient-on sous le regard d’une société avide de classifications exclusives et se barricadant derrière le pare-feu de la notion de handicap pour mieux discriminer celui ou celle dont l’impertinence est d’échapper à la norme en vigueur et, ce faisant, l’épingler sous un étiquetage compatissant de nature à l’exclure de l’Humanité ordinaire ?

Ainsi, en se saisissant du mythe antique concentrant dans nos psychés l’abomination de celui qui – né des amours de Pasiphaé, épouse du roi Minos, et du Taureau blanc envoyé par Poséidon dans le but de punir le roi de Crète d’avoir voulu le berner – est voué de toute éternité à être sacrifié au nom de la convenance commune, et en transposant l’action du Labyrinthe antique construit par Dédale dans un Luna Park contemporain, Arnaud Poujol « déplace » habilement l’originalité de celui qui échappe à la norme commune pour donner à voir et à entendre ce que les couches accumulées de pré-jugés rendent inenvisageables, inaudibles.

L’actrice – Aline Le Berre, remarquable elle aussi de par la justesse de son interprétation – en jouant la demi-sœur du Minotaure, la belle Ariane née elle des amours de Pasiphaé et de Minos, apporte le supplément d’humanité propre à révéler celle de son demi-frère… qui l’aime éperdument et réciproquement, au-travers des rudesses de leurs échanges sans concession. « Je suis la sœur d’un monstre. Je suis une sœur monstrueuse », Ariane a intuitivement « intégré » dans sa chair et son esprit que ce que l’on nomme bien hâtivement le « monstre » fait partie d’elle, de nous, de l’Humanité entière et indivisible. En effet, ce qui fait ordinairement peur dans la personne du monstre, ce n’est pas tant comme on le dit ce qui nous en différencie mais ce qui nous appelle irrémédiablement à lui par les ressemblances secrètes que l’on se découvre. Vouloir exfiltrer le monstre de l’Humanité, n’est donc que pur fantasme « humanocide » : nous sommes le monstre, que la chose soit dite.

Ainsi dire que l’on tient là un morceau d’intelligence vivifiante, questionnant les clichés convenus sur le handicap et la place à lui « réserver » dans nos sociétés contemporaines, serait pure litote. En effet par le détour du recours à un mythe fondateur qui parle au-delà de la conscience éveillée, par l’émotion délivrée sous l’effet de la beauté artistique d’une écriture ciselée qui fait voler en éclats les murs d’incompréhension et d’une mise en scène jouant avec finesse des ressources de la vidéo – attractions étourdissantes du Luna Park, extraits de « La dame de Shangaï » convoqués par analogie avec la situation vécue par les deux « amants », paroles articulées par l’acteur privé d’articulation et projetées en direct sur fond d’écran – et enfin par les échanges riches en confrontations en tous genres des deux comédiens – l’une sans handicap apparent, l’autre en étant doté apparemment – « Dédale Park Remix » non pas mérite mais exige comme une urgence vitale de voir le jour dans sa version achevée, ceci n’en constituant que le premier tableau.

Qu’adviendra-t-il de la suite des amours d’Astérion, dans le rôle du « monstre », et d’Ariane, dans celui de la « sœur monstrueuse » ? « C’est une tragédie », comme le clame à pleins poumons Astérion, il ne faudrait pas l’oublier … Interrogation posée de la suite à donner… à entendre pas uniquement comme une question rhétorique mais qui en recouvre une autre, essentielle… Quelle chance les décideurs et programmateurs seront-ils prêts à offrir, dans un paysage théâtral répondant trop souvent aux critères du plus petit dénominateur commun, pour qu’aboutisse cette création « hors-normes » ouvrant sur un imaginaire propre à questionner les représentations en nous apportant le supplément d’âme si nécessaire à une humanité rétrécie ? A suivre…

Yves Kafka,
vu le 19 janvier au festival 30 30

* Trente Trente n’est définitivement pas dans les clous : le temps du premier samedi (Acte I du Festival), dédié aux artistes régionaux, a offert fenêtre sur cour à des propositions – parfois déjà très élaborées, d’autres en début de gestation – propres à créer des effervescences autour de projets en cours de réalisation. Le résultat fut à la clé : des chocs entrechoquant les attendus ordinaires.

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