« UN PICASSO » : POURQUOI AVEZ-VOUS PEINT GUERNICA ?

CRITIQUE. « Un Picasso », de Jeffrey Hatcher, adapté par Véronique Kientzy – Mise en scène d’Anne Bouvier, avec Sylvia Roux et Jean-Pierre Bouvier – Au Studio Hébertot jusqu’au 3 mars 2019, le jeudi à 21h, le vendredi et samedi à 19h, le dimanche à 17h.

« 1941. Picasso se retrouve face à une attachée culturelle allemande pour authentifier trois de ses toiles destinées à un autodafé… »

Une fois encore, au Studio Hébertot, la petite salle en sous-sol est une piste d’escrime où la férocité croise l’élégance ; où le fleuret du verbe, émouché, touche toujours presque à mort ; où l’estoc est la seule parade. C’est un ring, où la ligne d’attaque est comme dessinée dans l’air tant l’axe est tendu entre les deux protagonistes, tracé par le souffle, l’haleine, la vibration. La rencontre de Jean-Pierre Bouvier et Sylvia Roux est d’une intensité rare, j’ai eu le souffle court, parfois suspendu, mon invisible troisième regard de spectatrice captivé par le leur, furieusement fiché l’un dans l’autre.

Si le Studio Hébertot choisit son public, c’est en ce qu’il adresse avant tout les esprits dotés d’une vraie curiosité en programmant avec conviction des textes d’auteurs vivants, qui n’ont pas l’enrobage confortable et conforté d’une ancienne et ronflante validation artistique. Non que Jeffrey Hatcher souffre côté validation, outre-Atlantique. Cet auteur prolifique a séduit l’Amérique, mais avec « Un Picasso », c’est sa première entrée en scène française, aussi jouit-il (encore) d’un relatif anonymat. C’est au bouche à oreille qu’Anne Bouvier, Sylvia Roux et Jeffrey Hatcher doivent surtout ces salles combles. Le public ne se trompe pas : quand c’est bon, il le voit, et ça se sait.

Il n’est pas bien grave qu’on devine aisément le dénouement, seuls ces maillages très lâches de la dramaturgie semblent un peu grossiers ; la traduction de Véronique Kientzy est fine, adroite ; on lui doit autant de brillantes tournures qu’à Hatcher de brillantes saillies. La mise en scène, subordonnée au texte comme le sont les plus intelligentes mises en scène, s’épand à mesure qu’il s’épanouit. Et quand elle a fini de faire de l’espace du Studio plus qu’un espace, un espace surabondant, elle s’efface, comme s’effacent dans l’œuvre les marques du travail. On ne voit plus qu’eux, Picasso, ce fauve massif et elle, la lionne, et tantôt la tigresse, tout à leur passe d’armes oratoires, où deux peurs se galvanisent l’une de l’autre.

Trois autoportraits du Maître, confisqués par l’occupant nazi, ouvrent les trois portes que franchit Sylvia Roux dans le rôle d’une attachée culturelle allemande : elle pénètre chez l’enfant, chez l’ami, puis chez l’homme. En s’attardant sur ce dernier visage, le spectacle « Un Picasso » pose la question des formes d’engagement que l’art peut revêtir. Il n’y a pas d’âge ni d’ère où cette assertion terrible semble perdre de sa consistance : « Jamais l’art n’a été aussi inutile qu’en ce moment » est la réplique qui fait pivot dans la composition d’Hatcher. Car la question de l’utilité de l’art, au Studio Hébertot, c’est l’art qui nous la pose. Dans une arène où deux fauves s’apprivoisent, et où l’art seul peut arbitrer.

On n’a jamais tort d’aller au théâtre, on a tort cependant, parfois, de ne pas s’y rendre. Il y a des textes qu’on doit entendre, et entendre dits comme ça. Ne laissez pas le Studio se désemplir, ni les jeudi à 21h, ni les vendredi et samedi à 19h, ni les dimanche à 17h.

Marguerite Dornier

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