« LA NUIT DES ROIS OU TOUT CE QUE VOUS VOULEZ », LE THEÂTRE REJOUISSANT D’OSTERMEIER

CRITIQUE. « La Nuit des Rois ou Tout ce que vous voulez » de William Shakespeare, mise en scène de Thomas Ostermeier. Jusqu’au 28 février 2019 à la Comédie Française, Paris. En direct au cinéma le 14 février 2019.

Qui est le fou? Quel est le sage? L’identité doit-elle être forcément masculine ou féminine? Le genre est-il important dans l’inclination pour l’autre? Est-il vraiment, ce genre, le reflet du sexe? L’amour peut-il avoir des règles? Est-ce l’apparence qui inspire le désir?

Composée autour de l’an 1600, « La Nuit des Rois ou Tout ce que vous voulez » questionne la complexité du désir en enchevêtrant les genres. A l’époque de sa création, les femmes étant interdites de scène, la confusion du travestissement était encore plus conséquente. Le Duc, lors du discours initial de la pièce, y mentionne d’ailleurs « l’avidité de l’esprit de l’amour en nouveauté et bizarres fantaisies ». Cette version de la pièce bénéficie d’une traduction d’Olivier Cadiot. L’intemporalité des thèmes shakespeariens y est éclatante.

Une tempête, subtilement chorégraphiée et illuminée, jette Viola et son frère Sébastien, sur des plages différentes d’Illyrie. Chacun est persuadé de la noyade de l’autre. Pour sa propre sécurité, Viola prend une identité d’homme: Césario. Elle s’arrange pour être engagée par le Duc dont elle est secrètement amoureuse. Celui-ci convoite la comtesse Olivia, endeuillée et sourde à son désir. Le Duc envoie donc Césario chez elle pour plaider sa cause amoureuse (ou avide de pouvoir?) et lui faire la cour en son nom. Dans le même temps, un groupe formé de Maria, Toby et Andrew monte un canular pour piéger le tartuffe ambitieux qu’est le prêtre Malvolio, intendant d’Olivia. Identité et genre, des masques troublants qui révèlent autant qu’ils dissimulent les attraits du sexe et du pouvoir.

La scène, recouverte de sable, est reliée à une passerelle qui s’engouffre au milieu du public, brisant le quatrième mur. Les comédiens l’emprunteront tour à tour. Deux palmiers, à cour et à jardin, donnent un semblant de perspectives aux trois murs blancs. Un large fauteuil trône au centre de ce plateau dépouillé et, contre toute attente, ce sont deux singes qui l’investissent. Le désir, sentiment incontrôlable, n’est-il pas un des symptômes de l’animalité humaine? Le pouvoir et le sexe ne relèvent-ils pas d’appétits bestiaux, sinon naturels?

« On dit que la musique alimente l’amour, jouez donc (…) » Ces mots, par la bouche du Duc, ouvrent la pièce de Shakespeare. Thomas Ostermeier le prend au mot et parsème la représentation de sublimes moments de musique baroque. Un contre-ténor et deux théorbes interprètent des airs du XVIIe sur scène ou dans le public. Ils participent ainsi à instiller une atmosphère romantique à cette comédie effrontée.

Quelques commentaires outrés ont fustigé ici et là les petites tenues des comédiens. J’ai personnellement trouvé le concept des sous-vêtements totalement pertinent. Les jambes nues sont communes à tous les genres et chaque personnage affiche sa singularité par quelques détails vestimentaires appropriés: exquis soutien-gorge transparent et jupe porte-feuille pour Maria la matoise servante, séduisante lingerie noire ou blanche en dentelles pour la Comtesse, combinaison-caleçon de cow-boy pour cet idiot de chevalier Andrew, pourpoint doré ajusté au ventre rebondi du ripailleur Sir Toby, peignoirs majestueux pour le Duc par-dessus son string à boucle de ceinture, même veste rose à épaulettes militaires pour Viola que pour Sébastien. L’austère pourpoint noir à fraise de Malvolio laisse place aux bas dorés et jarretières croisées accompagnés d’une culotte plus que suggestive, lorsqu’il veut plaire à la comtesse. Bottes ou bottines complétant leurs tenues, les comédiens sont magnifiques et tout à fait à l’aise.

Le théâtre élisabéthain, déjà, permettait aux acteurs l’improvisation et l’interaction avec le public. Réjouissant pour Thomas Ostermeier, partisan de cette pratique, autant que pour les spectateurs. Laurent Stocker (Sir Toby), Stéphane Varupenne (Feste) et Christophe Montenez (Sir Andrew) s’en donnent à coeur joie sur une actualité de couleur jaune aux relents de turpitudes politiciennes. La salle est conquise: « traverser la rue la nuit permet de trouver du travail au noir! » La séquence se poursuit en concert déjanté et Sir Andrew, tel Iggy Pop déchaîné, se laisse aller à montrer qu’il en a! Sébastien Pouderoux n’est pas en reste, en Malvolio éperdu de la possible puissance que lui offrirait une union avec la comtesse, il est prêt à tous les travestissements pour lui plaire. Maria (Anna Cervinka) est formidable en rusée inventive.

Malheureusement, les interprétations de la comtesse (Adeline d’Hermy) et surtout de Viola/Césario (Georgia Scalliet) ne m’ont pas convaincue. Peu de voix, trop de gestes convenus? je n’ai pas senti cette dernière véritablement habitée par le rôle.

Sébastien (Julien frison) et Antonio le marin (Noam Morgensztern) s’apprécient ardemment, et tandis que la comtesse Olivia fond devant l’androgyne Césario/Viola, le Duc (Denis Podalydes) n’y semble pas insensible non plus. Toute l’ambiguïté de désirs enfouis qui émergent involontairement et flottent au-dessus des rigides et hypocrites conventions sociales. Les pulsions amoureuses sont décryptées, les genres nuancés et amplifiés.

Au final, les pauvres palmiers trouvent un peu de splendeur grâce à un éclairage violacé qui magnifie le décor. Les couples se font et se défont, s’embrassent et sont stupéfaits de goûter à des lèvres fort diverses.

Et puis, un mur tombe. Au milieu des cintres, l’ecclésiastique s’est pendu.

Culturieuse

photos Victor Tonelli

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