« SKORPIOS AU LOIN », LA LUMIERE QU’ON ESPERAIT

CRITIQUE. “Skorpios au loin” d’Isabelle Le Nouvel, mis en scène par Jean-Louis Benoit – avec Niels Arestrup, Ludmila Mikael et Batiste Roussillon – a été joué au Théâtre des Bouffes Parisiens jusqu’au 31 décembre 2018

A quel moment sait-on qu’une peinture est achevée ? Quand on a la certitude que la lumière est celle qu’on espérait.”

Comme on aime les auteurs vivants, comme on aime les créations, quand elles actualisent en perpétuant, sans rupture mais bien avec l’abondance du présent, une contemporanéité sans nostalgie : révérencieuse, sans complaisance. Le texte d’Isabelle Le Nouvel ne se contente pas d’un esthétisme, d’une beauté que le dire théâtral est peut-être le mieux à-même d’embarquer dans l’oralité ; il est élégant. C’est-à-dire qu’il y a bien un style contemporain, qui résiste à la mode d’abolition. “Skorpios au loin” témoigne du raffinement sans ambages d’une poiétique française qui, loin de se désagréger, se réinvente sans se renier – à l’instar du langage, son frère d’armes.

Sur scène, il est question de fraternité d’âmes, deux âmes qui tirent, tendent, s’étirent et s’étendent, pour nouer le lien imaginaire qui les avait réunies en idée. L’une et l’autre, à quai puis à flots mais surtout face à la mer déroulée vers le soleil et Skorpios, se sont imaginés, et appartiennent aussi à nos imaginaires hors-scène. Ludmila Mikael met sa beauté et sa grâce au service de la stellaire et insaisissable Greta Garbo, icône des années 30. Niels Arestrup est Winston Churchill. Et c’est à l’insistante intuition de Niels Arestrup qu’Isabelle Le Nouvel a répondu en composant une partition sur-mesure, pour la rocaille délicieuse de ce comédien évidemment inspirant, et pour l’alto envoûtant de Ludmila Mikael.

Alors, oui, probablement, ce texte a été écrit, en filigrane, pour Niels Arestrup. Il y a dans chacune de ses répliques un prétexte à déployer son génie, comme si l’hommage précédait la prestation. Il campe un Churchill tumultueux, ténébreux, bouffé par plusieurs démons, ceux de la mémoire et ceux de l’âge principalement, mélange de pur esprit, de malice, et de l’odieuse lubricité des vieux coquins grabataires. Vif et plein de l’excellent verbe qu’on lui sait, ce Churchill-là est celui du dernier moment, à qui reste la vaine société qu’il pratique par usure, la peinture qui lui a sauvé la vie, et la vie qui ne veut pas le quitter.

Il est indispensable de voir Niels Arestrup sur scène. Il faut cette assise seule pour asséner face au public “On nous enseigne l’Histoire mais l’Histoire ne nous enseigne rien” sans sombrer dans le kitsch. Niels Arestrup est un catalyseur d’amplitude, il fait résonner le moindre éclat de texte. Il compte parmi ceux qui envahissent encore la scène de cette sorte de lumière qu’ont la grandeur et le talent quand ils ont longtemps fait ménage, et bon ménage.

La rencontre est le plus beau thème théâtral. Il n’est jamais question d’autre chose dans le spectacle vivant : la rencontre d’un soi, la rencontre d’une autre conscience, d’une autre consistance à pénétrer et qui pénètre ; la rencontre d’un autre qui porte un autre sur et dans la peau, la rencontre de ces autres portés par ces soi imprégnés, habités ; la rencontre des corps, et la rencontre démultipliée, éclatée entre la scène et la salle, entre les deux vies déployées de part et d’autre de ces espaces qui se regardent. Sous la direction de Jean-Louis Benoit, Churchill rencontre Garbo en même temps que Niels Arestrup rencontre Ludmila Mikael, et il est difficile de vous dire ici la rencontre qui, des deux, est la plus savoureuse.

Sur un fond sans profondeur pour une scène pourtant spacieuse créé par Jean Haas et Juliette Azemar, les lumières de Joël Hourbeigt tamisent cette escapade hors monde et hors temps, seul cadre où deux géants peuvent trouver assez d’espace pour se côtoyer. Choix risqué mais finalement salvateur, Baptiste Roussillon dans sa légèreté étrange de majordome fantoche, place par à-coups la théâtralité en périphérie du projet dramaturgique, avec une appréciable habileté. Car le jeu de Niels Arestrup et Ludmila Mikael, ultra sensible, est dense, agressif : Toi que mon imagination connait, qui es-tu ?

Est-ce la brièveté, est-ce ce moment, trop tardif dans ces deux vies, qui empèchent ces deux êtres de se témoigner l’un à l’autre ? Sur scène aux Bouffes Parisiens se joue la triste rengaine du désir, ce de sira de deux étoiles qui ne sont pas faites pour se croiser mais bien pour se regarder luire, au loin, avec ce filtre cosmique qui fait des vérités qui ne sont pas réelles. La vérité désolée, sans sol, de deux âmes arrachées à elles-mêmes, qui se trouvent dans leur absence avec une terrible soif de présence, ramène le chien noir de la dépression sur le pont de cette flotte improbable qui ne va probablement nulle part.

Je ne suis qu’un pauvre touche à tout, se navre Churchill,

– Peut-être que tout vous touche, espère Greta,

– Non, tout m’écorche.

– Vous avez de la chance, j’ai parfois l’impression que rien ne m’atteint.

Ce bref échange scelle à l’orée-même de cette entre-vue son inéluctable échec. Winston Churchill se trompe : “Décidément, ce matin, la peinture attendra, contrairement à la vie”. Mais la vie ne s’est pas arrêtée là, et Greta passe comme un mirage, laissant seules les impressions sans rivage de son existence diffuse, solitaire et impénétrable. Car, hélas, “c’est très, très rare de pouvoir contempler la beauté.”

Marguerite Dornier

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