« CE QUE NOUS FERONS » : S’IL VOUS PLAÎT, DESSINEZ-NOUS UNE FORÊT !

CRITIQUE. « Ce que nous ferons » – Cie Du Chien dans les dents – Glob Théâtre, Bordeaux – du 12 au 20 décembre 2018.

Si Saint-Exupéry suite à une panne dans le désert saharien rencontrait un Petit Prince très curieux de découvrir notre Planète, la bande d’auteurs, metteurs en scène, acteurs dopés d’énergie solaire de la Cie Du chien dans les dents (c’est quoi ce nom emprunté au Prince du Motordu ?) s’est mise en tête – à partir d’entretiens réalisés dans le cadre du Festival Chahut de Bordeaux qui, comme son nom l’indique, chahute les arts vivants traversés de part en part par un petit vent de liberté décoiffant – de produire un OVNI (Objet Volant Non Inscrit aux autres répertoires) dont l’originalité aiguise d’emblée nos papilles artistiques. En effet, ils nous proposent tout bonnement, papiers en mains comme pourraient le faire de dignes conférenciers – sauf qu’eux ils sont délibérément joyeux et décalés, pour ne pas dire « décalqués grave » – d’élaborer en commun un projet d’habitat autonome participatif autour de l’idée verte qui a de la vie devant soi : « Vivons forêt, Pensons forêt. Le mycélium au service du vivant ».

Un tel programme, présenté avec autant de persuasion vivifiante, ne peut que rencontrer notre soif d’en savoir un peu plus sur un avenir échappant – pour une fois ! – aux angoissantes conclusions de la Cop 24 actant à une énième reprise le non-désir des gouvernants à aller plus vite et plus loin dans la lutte vitale à mener contre le réchauffement climatique, et ce malgré l’urgence criante pointée par les catastrophes naturelles en chaîne… Alors quand on nous fait miroiter un avenir radieux – et non irradié – pour la planète et nous-mêmes, ça ouvre une sacrée brèche dans la morosité pesante, soulevant le ciel qui pèse comme un couvercle au-dessus de nos têtes en nous donnant un spleen d’enfer… Et voilà comment en un tour de passe passe – très vite les feuilles des conférenciers volent pour laisser place au jeu – on se fait magistralement embarquer pour un voyage mi réaliste, mi surréaliste, au pays des arbres oxygénant.

De l’air, ils n’en manquent pas ces cinq-là, mêlant leurs histoires intimes aux explorations tout azimut de l’espace temporel, balayant passé présent et avenir dans une tornade visant à co-construire un « à-venir » à leurs dimensions… Leurs obsessions, ils ne les mettent pas sous le tapis, mais les exposent aux lumières du plateau. Du voyage immobile sur l’autoroute où les paysages défilent le long des glissières de sécurité dans un travelling sans fin, à la tentation de faire disparaître un enfant qu’elle n’a pas en 2038, à l’appel à l’aide de celui qui perdu à une intersection voit s’ouvrir devant lui… autant de futurs possibles que de directions dangereuses et de se dire alors que si dans le passé sa mère avorte le problème n’existe plus, à la chute d’une échelle qui a causé à la dure-mère des dégâts collatéraux au point d’entrainer la mort de celle qui en parle devant nous, à l’inscription volontaire d’un gène de chouette dans le génome humain qui mute l’imprudente en volatile nocturne de manière irréversible, aux galopades effrénées dans les steppes hongroises coiffé d’un casque et monté sur un cheval ignifugé traversant les flammes, à celle qui se prend pour Jeanne d’Arc et ne veut pas avoir de bébé car comment tu casses les autoroutes avec un bébé sur les bras et comment tu peux alors laisser ton empreinte, etc. etc. Tout n’est que matière à « réfléchir » le monde d’avant et celui d’après.

Car là réside le défi posé : comment réussir à enregistrer un message destiné aux générations futures et qui remette en avant les pensées du sensible pour proposer un monde tout simplement vivable ? Quand les choses existent-elles ? Quand on les nomme ?… Entreprise tentaculaire et éminemment complexe qui en soi justifie les essais libérés de toute pesanteur liée à la raison corsetée dans des schèmes préformatés. Après l’ultime tentative d’enregistrer le silence pour faire « entendre » ce que l’incomplétude des mots ne peut délivrer de sens, reste le regard intérieur et la forêt infinie, source de vie à jamais renouvelée. Le bruit des oiseaux accompagnant l’avancée des comédiens vers le public – l’englobant ainsi dans sa quête – sur fond d’un dessin réalisé live d’un arbre et de ses racines profondes, résonne comme l’aboutissement euphorique de cette recherche du temps à venir.

Mêlant engagements corporels, chorégraphies, voix et musiques, lumières et vignettes vidéo, l’OVNI présenté, s’il peut apparaître parfois un peu foutraque partant dans des directions planétaires à se perdre – mais justement c’est pour mieux se trouver -, est un régal à savourer sans bouder son plaisir. La jeune compagnie Du Chien dans les dents ne manque décidément pas de mordant, et l’on s’en réjouit avec eux.

Yves Kafka

Une réflexion au sujet de « « CE QUE NOUS FERONS » : S’IL VOUS PLAÎT, DESSINEZ-NOUS UNE FORÊT ! »

  1. Merci à ceux qui ont fait « ce que nous ferons » ! et Merci à Yves pour ce bel article ! J’ai été très touché par la fraicheur et la profondeur de cette jeune compagnie. Forêt / Faut Rêver / For Ever / Fort et vert !

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