« MON COEUR », CHRONIQUE TÉLÉGÉNIQUE D’UNE MORT DÉNONCÉE

CRITIQUE. « Mon cœur » texte et mise en scène Pauline Bureau, TnBA du 11 au 15 décembre 2018. 

A partir d’histoires de vie minutieusement collectées – celles de femmes auxquelles on avait prescrit des pilules de Mediator en guise de coupe-faim – et de riches entretiens avec Irène Frachon – la pneumologue de Brest qui joua le rôle de « lanceuse d’alerte » en saisissant l’Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé (Afssaps) – l’auteure et metteure en scène Pauline Bureau propose de nous faire revivre « en direct » l’itinéraire balisé du scandale sanitaire ayant largement alimenté la chronique judiciaire des débuts du XXIème siècle. Travail documenté, appliqué et « efficace »… du moins si l’on en juge à l’aune de l’adhésion consensuelle obtenue d’un public gagné sans réserve à la juste cause exposée.

Qui pourrait en effet – à part peut-être des représentants du consortium pharmaceutique toujours prêts à faire passer leur intérêt de businessmen avant l’intérêt général de santé publique – ne pas adhérer à l’indignation soulevée par les pratiques scandaleusement cyniques de Jacques Servier, patron éponyme du premier groupe pharmaceutique français, ayant sans sourciller causé la mort de milliers de patientes abusées par le désir du gain de ces patrons d’industrie sans foi ni loi ? Et c’est là justement – à l’endroit précis du succès attendu et atteint – que « théâtralement » le bât blesse, questionnant une fois de plus la place à assigner au théâtre dans le paysage artistique, trop souvent réduit ces temps-ci à un produit culturel « parfaitement » consommable.

Construite sur un rythme étudié ménageant peu de place pour des chemins de traverse, la logique dramatique est implacable. On va suivre pas à pas, battements de cœur compris, une jeune-femme dénommée Claire – personnage cristallisant les témoins anonymisées (essentiellement des femmes) rencontrées par l’auteure dans son travail préparatoire -, des quelques mois qui ont suivi son accouchement en 2001 où, confrontée à un problème de surpoids affectant son moral, elle avale ses premières doses de Mediator, à son opération à cœur ouvert en 2008 pour en remplacer deux valves très endommagées par ces prescriptions médicamenteuses, aux cris de son fils lorsqu’elle s’effondre sur la piste de danse victime d’une hémorragie lors du mariage de sa sœur en 2012, aux innombrables réunions des experts jusqu’au procès et à ses conclusions en 2016 reconnaissant, enfin, au terme d’un marathon judiciaire des plus éprouvants, la responsabilité des laboratoires Servier dans le carnage opéré par le médicament serial-killer qui, de 1976 à 2009 – date où la France, dernier pays européen à s’y résigner, a interdit sa commercialisation – a causé des hécatombes chez celles qui voulaient seulement « être plus jolies » en prenant cette prescription dite « de confort ».

Outre le tempo digne d’une « série télévisée » avec rebondissements et plans-séquences, les personnages phares – que ce soit celui de Claire (la jeune femme victime type), d’Irène Frachon (la courageuse doctoresse par qui le scandale a pu être révélé et qui garde dans la fiction son vrai nom), et Hugo (l’avocat intègre luttant pour que réparation financière des préjudices subis soit accordée aux victimes) -, ont pour point commun d’être des héros positifs, des plus sympathiques. Quant à l’avocat des laboratoires Servier, il est lui carrément abject comme particulièrement odieux sont les experts convoqués, autant de caricatures assumées pour grossir le trait de ce qu’il peut y avoir de fondamentalement inhumain dans ce parcours du combattant pour que justice advienne.

Ainsi des souffrances « réelles » endurées – aussi bien physiques que morales y compris les dégâts collatéraux comme la perte de l’emploi pour fatigue excessive ou le départ du compagnon pour manque de désir sexuel – rien de la vie de cette patiente n’est passé sous silence concourant à créer l’effet de vérité attendu. L’âpreté du combat soutenu par la générosité exemplaire d’un avocat dévoué à la cause des victimes et le courage sans faille de la doctoresse – copie fidèle de l’original – participe tout autant aux identifications positives recherchées. Tout comme les postures exécrables de la partie adverse – avocat et experts mandatés par le laboratoire Servier – concourent à désigner les coupables comme des monstres ridicules.

Quant à la chute – « Irène, ma guerrière, ma sœur, j’ai gagné ; signé Claire » – délivrée sous la forme d’un sms transmis en direct par la patiente sur le téléphone portable de sa soignante, elle résonne comme un très explicite happy end dans un champ de bataille dévasté où les noms des mort(e)s au front ont été précédemment épelés.

Le problème avec Pauline Bureau, ce n’est pas l’authenticité de son engagement vis-à-vis de la cause au-dessus de tous soupçons qu’est la réhabilitation vitale des patientes face aux dérives meurtrières de l’industrie pharmaceutique. Non, ce qui peut poser problème, c’est qu’elle prétende « faire Théâtre » de ce qui aurait plutôt vocation – vu des qualités télégéniques indéniables – à alimenter un programme télévisuel prime time, lequel serait suivi d’un débat où les auditeurs pourraient nourrir la réflexion des débatteurs en appelant le standard afin d’apporter un peu de diversité à une démonstration liminaire des plus consensuelles.

Qu’a à gagner le théâtre de se fondre dans les codes empruntés aux produits culturels estampillés « vus à la télé », si ce n’est comme Faust de risquer y perdre – sinon son âme, restons les pieds sur terre – du moins sa raison d’être ? En effet l’œuvre d’art – et le Théâtre est éligible à ce rang – n’a que faire de la fabrique du consensus réduisant le propos à une thèse à entendre, si juste soit-elle… Alors quel pourrait être l’idéal du Théâtre ? Un Théâtre de la complexité présentée non comme un repoussoir mais comme une formidable invitation à un voyage hors des clous ? Un Théâtre ouvert sur la surprise et la mise au travail du spectateur duquel on ne réclamerait rien et certainement pas l’adhésion ? Un Théâtre où le conflit ne résiderait pas dans le dualisme entre les forces du bien et celles du mal, facilement repérables sur le plateau à la couleur du maillot endossé, mais où, dispensé d’avoir à plaire et même à instruire, à l’opposé des arts d’agrément et des arts de persuasion, se proposerait de faire du conflit sommeillant en chacun un « ouvroir de sens potentiel » générateur de liberté recouvrée ? « Une pensée ouverte fait signe vers ce qui la dépasse », concluions-nous par cet emprunt au philosophe Adorno l’article consacré aux iconoclastes « Démons » d’après Dostoïevski présentés par Sylvain Creuzevault sur cette même scène du TnBA en novembre dernier, l’une des pièces de la programmation – à défaut d’autres – répondant à ces exigences.

Yves Kafka

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