« LE CONTR’UN » : UN LEGER CONTRETEMPS

CRITIQUE. “Le Contr’un”,librement inspiré du « Discours de la servitude volontaire » d’Etienne de La Boétie, traduit par Séverine Auffret, de et par Charly Magonza en collaboration avec Agathe Mortelecq pour la mise en scène, au théâtre Les Déchargeurs, Paris, jusqu’au 22 décembre les vendredis et samedis à 19h30.

Il y a du talent sur scène, c’est indéniable. Mais voilà, il déborde. Charly Magonza a dû trépigner comme un forcené avant de pouvoir remonter sur scène . C’est que ça fait plus ou moins deux ans, happé qu’il a été sur des projets de p’tite lucarne, qu’il n’a pas été à la rencontre de son public. Aux Déchargeurs, c’est rarement l’occasion à ce point de faire de mauvais jeux de mots : il décharge, tout, deux ans de frustration accumulée, ah ! il est heureux de retrouver le public, et sa générosité est sans borne… Si bien que s’il y a une frontière entre le jeu et la performance, puis une autre qui les sépare de la démonstration ! Que vaille, on les franchit toutes : sans borne, on a dit.

C’est le problème du seul en scène, il n’y a personne pour venir jouer les Philinte quand Alceste dérape, pas d’opportune altérité pour glisser de la mesure, pour tempérer, pour cligner des yeux, pour souffler. A la rigueur, il y a le public, et faisons immédiatement justice à Monsieur : c’est un public conquis, à moi près.

La petite salle des Déchargeurs, on l’adore, avec ses petites tables façon terrasse de café des années 30, idéale pour un moment d’intimité et de partage, est comble ; c’est que le bouche à oreille fonctionne. Et ce n’est pas trop grisonnant. Il y a ce monsieur d’un autre âge bien peigné bien coiffé bien habillé qui rit de bon coeur et quand il ne rit pas a un sourire béat, et il y a ces jeunes filles, tout juste étudiantes, qui s’amusent comme des folles.

Ah, amuser, il sait faire, Charly Magonza. Il sait même épater la galerie. Mais moi, sur mon siège, je me demande si je ne me suis pas trompée de pièce. Oh pas tant qu’au fond, La Boétie soit absent. Mais il suffoque sous les couches et les couches de “regardez ce que je sais faire” d’un comédien qui a déballé TOUTE sa palette. Peut-être pas toute. Mais il sait faire le cheval, le beatbox, le mime, la boîte de nuit, le triste et le mariole. Tout ça en une heure chrono, et pas avec un dosage exemplaire. Je grince des dents en l’écrivant, car c’est gênant, mais se targuer de fautes de rythme sur un spectacle aussi court, c’est probablement un problème de direction. Car oui parfois, c’est un peu long. Il y a la confusion, ce melting pot de styles à la Satiricon, ce pot-pourri de théâtre où on a fourré le maximum, mais Monsieur, ce n’est pas une audition ! Je suis sévère, comme d’habitude. Rappelez-vous que les autres, ils étaient enchantés. Et que La Boétie, ce n’est pas un premier réflexe de lecture, et que, malgré un brin de superficialité, cette proposition de Charly Magonza en défriche convenablement l’essentiel.

Aurait-on été aussi exigeant un autre soir que le 7 décembre, veille des manifestations qui ont secoué Paris ? Il n’y est pour rien, notre charmant trublion (car oui, il y a du talent, beaucoup, et du charme, beaucoup), si l’Histoire prend des cours sans prévenir alors que lui, son spectacle est prêt, rôdé depuis des semaines, plein de bons sentiment… et d’appels au soulèvement populaire. Comment prévoir que tous ces sujets-là, nous en serions farcis, que nous aurions l’âme en appel, aux aguets sur ces sujets de fond : “Contr’un”, ça voulait réveiller des consciences endormies, et ça se retrouve en face de gens tout à fait alertes et bien, mais alors bien réveillés déjà. Ce n’est la faute de personne, l’intention était bonne, mais, c’est le jeu, aussi, d’entrer dans le présent de spectateurs. Le temps du spectacle qui a l’air d’être l’actualité-même, car il est vivant, car il est éphémère, est déjà réduit au passé de son élaboration, ce temps invisible…

On va revoir Charly Magonza, ça bouillonne, c’est très riche, c’est sensible, c’est drôle. Là, j’ai bien peur qu’il se soit pris les pieds dans le risque de la stand-upisation qu’encourt tout seul en scène. Et il n’aurait pas tort de plaider non coupable, car après tout, est-ce seulement une faute ?

Ce n’est pas ce que j’étais venue chercher, ce n’est pas ce que je cherche, on commence à le savoir, mais les Parisiens, eux, un samedi soir, désirent-ils vraiment autre chose qu’une saine distraction, plutôt intelligente ?

Marguerite Dornier

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