« PRÉPARER SON ÉVASION » : L’ÉCHAPPÉE BELLE D’UN CERVEAU

CRITIQUE. « Préparer son évasion » Jean-Philippe Ibos / Atelier de Mécanique Générale Contemporaine, Glob Théâtre de Bordeaux, du 14 au 23 novembre 2018.

L’échappée belle d’un cerveau

Jean-Philippe Ibos de l’Atelier de Mécanique Générale Contemporaine est passé maître en l’art de nous surprendre à partir des petits riens de nos existences dites de peu d’intérêt. En effet ce « visionnaire », ancré dans le quotidien de « la vie des gens » – qu’il célèbre en se lançant entre autres dans le projet d’en écrire sur scène une Encyclopédie – a le don de dynamiter le réel pour ouvrir poétiquement les portes d’un ailleurs porteur d’horizons exaltants. Dans sa nouvelle « création », ce Jupiter iconoclaste propose une performance débridée autour des possibilités insoupçonnées du cerveau humain qui, pour peu qu’il accepte de sortir de sa zone de confort anesthésiante – bière, canapé et séries télévisées le biberonnant à souhait – se découvre avoir accès à des univers insoupçonnés de lui, nouveaux espaces seuls susceptibles de briser les chaînes d’un asservissement passivement, paresseusement, consenti.

Tout commence par un entretien avec un Professeur éminent de neurologie, universitaire au savoir faisant autorité en la matière (grise). Les questions posées par notre conférencier sont tout sauf naïves : « Un cerveau peut-il aller à l’encontre des choix de son propriétaire ? Mon cerveau peut-il être complice de ma possibilité d’évasion ? ». La réponse semble sans appel (?) : « Le cerveau est programmé pour rechercher en toutes circonstances l’économie qui le préservera de dérangements intempestifs ». En clair, c’est un gros paresseux qu’il n’est facile de bouter hors du canapé où il se plaît à s’avachir…

Pour démontrer concrètement que le cerveau détient secrètement en lui-même les ressources nécessaires pour échapper aux contraintes des conditionnements acquis, le spécialiste ès sciences neurologiques va se livrer à des expériences convoquant les expédients d’appareils magiques. Devant nos yeux – qui n’en croient pas leurs oreilles – une cordelette puis une barre de métal, introduites dans deux ouvertures opposées d’une calle symbolisant un cerveau humain ainsi entravé et cadenassé, ne suffiront pas à emprisonner ledit cerveau qui s’en délivrera « magiquement » montrant par-là que l’évasion est toujours possible, même dans les cas où la situation semble n’offrir aucune voie à la liberté. Stimuler les zones du cortex où se passe ce qui n’a pas l’habitude d’être et… « la Grande évasion » deviendra réalité. Le titre de ce film culte fait figure ici de paradigme : si l’on creuse, sous la couche d’interdits tacites, la liberté est là qui attend, à portée des désirs enfouis.

Après la magie et la fiction cinématographique, comme autre preuve de la formidable plasticité cérébrale ouvrant sur l’inédit, est convoqué un fait-divers réel cité par le journal Le Monde. Histoire d’un aveugle, Samuel, qui en 1941 a pu échapper alors qu’il était encore enfant à une rafle nazie en prenant seul le métro puis le train pour rejoindre la zone libre grâce à sa mémorisation phénoménale des noms de toutes les stations de métro et des rues de la Capitale. Denise Laborde, accompagnée de sa curieuse mandoline électrique, énumère les stations, Oberkampf, République, etc. autant de noms connus sur le bout des doigts qui résonnent encore dans la mémoire du vieil homme comme une litanie salvatrice.

L’humour – quelque peu grinçant – prend le relai discursif en présentant le cas de cet homme de 56 kg replié sur lui-même depuis 17 ans dans un aquarium de 38x38x47 cm – où il peut respirer « normalement », les ahanements émis semblant démentir le propos – et exhibé à la vue de chacun afin que, par procuration, l’expérience de son retranchement puisse être partagée… Lisant « L’être et le néant », adepte des fondements de « l’existentialisme [qui] est un humanisme » comme Sartre a pu le prôner, cet homme replié sur lui-même refuse dorénavant de sortir de son caisson. Et la chute, tirée cette fois d’un film culte de Bill Wilder – « Certains l’aiment chaud » -, tombe comme un couperet : « Un être humain finit toujours par trouver un endroit où il se trouve à sa place »…

D’autres situations seront explorées avec la même énergie décapante… comme celle de la séquence délirante du contenu d’un pot de fromage blanc d’un volume de 1350 cm3 – représentant la matière blanche d’un cerveau moyen mise à plat, étalée sur des cracottes -, celle, sur fond de piaillements et grimaces simiesques (d’ailleurs fort bien imités), des ouistitis pygmées du zoo de Bruxelles – évadés de leur cage après avoir trompé magistralement les humains, ils vivent désormais « libres »… à une dizaine de mètres de leur lieu de détention -, ou encore celle d’un sous-préfet chuintant qui, après avoir été rétrogradé pour avoir toléré les lancers de nains dans une discothèque tremble d’être sanctionné à nouveau lors de l’exhibition de l’homme dans un aquarium de foire. A la demande du représentant de l’Etat, la cage de verre et son occupant seront transportés chez un médecin spécialiste des désordres mentaux qui, en réponse à la question « Avez-vous pensé à vous évader ? », conclura à une névrose commune visant à s’accommoder du principe de réalité. Ainsi va-t-il de ce chien domestique attaché à un banc, mort de froid le plus docilement du monde… A la différence du loup qui, lui, s’arrachera la patte prise dans un piège pour recouvrer sa liberté, l’animal sauvage finissant toujours par s’évader…

De cas en cas, après l’épisode cocasse de la malle des Indes – où il est prouvé qu’il reste problématique de s’évader en restant à l’intérieur, serait-ce en lisant Rousseau ou Spinoza, mais où il est tout autant avéré qu’il est difficile de s’évader quand on n’est pas enfermé -, celui du poisson qui a voulu changer d’air – des jambes lui ont poussé et il s’est converti à « l’économie de marcher », montrant par-là que quiconque a senti l’oxygène lui emplir les poumons est capable de transformations prodigieuses -, arrive, cerise sur le gâteau des métamorphoses liées aux prodigieuses ressources du cerveau humain, la stupéfiante séquence des pièces du puzzle à reconstituer sous forme de carré parfait. Inénarrables rebondissements « magiques » permettant de relever des défis de plus en plus pointus rendant obsolètes les remarques dites sensées – « c’est pas réaliste ! » – pour administrer en direct la preuve irréfutable de la suprématie imaginative d’un cerveau libéré de ses entraves.

Et quand le verdict implacable tombe – « Rien ne peut empêcher un humain quand il a décidé de s’évader », outre la jubilation d’entendre cette sentence faisant écho à « La Grande Evasion » déjà citée, on se dit que cette forme apparemment ludique interprétée avec beaucoup d’humour par le duo Jean-Philippe Ibos et Denise Laborde, vaut son pesant de semailles libertaires. A quand la moisson ? (A suivre…)

Yves Kafka

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