« L’OMBRE DE CE QUE NOUS AVONS ÉTÉ », LES ANNEÉS SOMBRES DU CHILI MISES EN LUMIÈRES

CRITIQUE. « L’ombre de ce que nous avons été », d’après le roman de Luis Sepúlveda – adaptation, mise en scène et interprétation de Nadine Perez. Théâtre en Miettes de Bègles le 17 novembre.

Les années sombres du Chili mises en lumières

Matin du 11 septembre 1973. Salvador Allende, premier président marxiste latino-américain élu démocratiquement, se donne la mort en direct dans le Palais de La Moneda mis à feu et à sang par une junte militaire. Ce coup d’état, orchestré par le dénommé Augusto Pinochet, augurait de la répression massive des opposants – déportés, torturés, assassinés – qui vaudrait au « clownesque » général sa condamnation pour crime contre l’humanité… Luis Sepúlveda, écrivain chilien ayant goûté personnellement aux geôles de la dictature militaire, s’est emparé de l’Histoire de son pays pour, dans son roman éponyme, conter l’histoire de trois anciens communistes de retour d’exil.

Quelque trente-cinq années se sont écoulées depuis cette sombre époque et Lucho, Cacho, Lolo – qui n’ont rien perdu de leurs convictions révolutionnaires – vont se retrouver réunis dans un vieux garage de Santiago, attendant fébrilement les ordres d’un quatrième, le Spécialiste, pour passer à nouveau à l’action… De l’Histoire à l’histoire, du récit au théâtre, la mémoire vive du Chili est portée jusqu’à nous par la comédienne metteure en scène Nadine Perez, maîtresse ès illusions, qui jongle avec les différents protagonistes pour les camper tour à tour avec force et drôlerie.

L’actrice n’en est pas là à son premier essai tant elle entretient avec l’œuvre du romancier chilien – qui lui voue une reconnaissance réciproque – une connivence complice. « Histoire d’une mouette et du chat qui lui apprit à voler », « Le vieux qui lisait des romans d’amour », « L’ombre de ce que nous avons été », représentés dans le Off d’Avignon, témoignent de cet attachement à l’univers de l’homme de lettres sud-américain, militant de la liberté. Tout comme le nom qu’elle a choisi de donner à sa compagnie – Burloco Théâtre – mot valise construit à partir de « burlesque » et de « loco », le fou, traduit son addiction aux personnages du cinéma muet, doués – à l’instar du premier d’entre eux, Charlot – d’une naïveté catalyseuse de vérités pas toujours amènes. Ces « doubles poétiques » (l’expression lui revient) lui vont comme un gant pour révéler – au travers d’une mise en jeu où le burlesque le dispute au tragi-comique – l’existence de ces personnages cabossés par la funeste dictature.

On apprend que dans les veines de Pedro – le Spécialiste – du sang révolutionnaire coule (coulait… car il va être vite occis par un vieux tourne-disque tombant inopinément d’un immeuble lors d’une banale querelle conjugale opposant un autre exilé – Coco, ça ne s’invente pas – à sa compagne), son propre grand père ayant été lui aussi un célèbre anarchiste attaquant les banques pour redistribuer le butin au peuple… comme lui-même pour qui « il est juste d’attaquer les banques pour le bonheur des damnés de la Terre ». Et, suite à un imbroglio ubuesque sorti tout droit d’une série policière, les quatre hommes sous l’égide de leur frère d’âme disparu vont fomenter « justement » un dernier coup pour récupérer le dû des damnés.

Leur retrouvaille est l’occasion d’évoquer le passé de ces personnages hauts en couleur sur fond de débats et d’exils politiques. Histoires troublées par la lutte des classes, les vives discussions idéologiques autour d’Engels, de Marx, du parti communiste révolutionnaire marxiste-léniniste tendance maoïste, les cartes de communistes à rendre pour avoir soutenu le Che… La Roumanie de Nicolae Ceaușescu, La Porte de Brandebourg à Berlin, la Suède, l’Espagne, Paris et le mythe Bardot nue derrière le drap tendu par Roger Vadim… Mais aussi l’arrivée au pouvoir de Salvador Allende, le formidable espoir populaire, l’usine avicole au nord de Santiago où des camarades libèrent les poulets qui partent découvrir la saveur des vers et de l’herbe. Des poules – socialistes ! – leur pondant en récompense leur œuf de rigueur. Mais comme, au retour au bercail, les mangeoires ont été par inadvertance remplies de substituts vitaminés, les volailles sont prises d’une excitation assimilée à ce que la dégénérescence bourgeoise peut produire de plus dépravé… Des moments drôles qui contrastent avec d’autres beaucoup plus tragiques… Ainsi ce matin du 11 septembre où les militaires avaient pilonné La Moneda et où Le Président socialiste s’était donné la mort pour ne pas tomber entre leurs mains, les photos d’Allende, du peuple le soutenant et de la répression policière, épinglées à un fil à linge « retraçant » le drame vécu, les tortures des prisonniers, « jamais une armée ne s’était autant déshonorée ».

Si l’on ajoute à ce bestiaire humain, le couple formé par un commissaire fin limier à la mémoire vive et une jeune inspectrice non moins attachante, on a idée de la palette de portraits incarnés avec grande justesse, intelligence et sensibilité poético-politique, par la comédienne. Par l’entremise d’un simple détail, changeant de coiffure, casquette ou chapeau, adoptant la dégaine spécifique aux héros du cinéma muet, elle se métamorphose sous nos yeux à la vitesse de vingt-quatre images par seconde sans que nous ayons eu le temps de souffler. Légère, drôle ou grave, entonnant les chants révolutionnaires ou imitant le parler imagé de ces hommes rompus aux situations rocambolesques, elle endosse les rôles avec la conviction de celle qui sait de quoi elle parle. Ce passé qui n’arrête pas de passer en ces hommes à jamais marqués, elle s’en imprègne, s’en distancie, s’en joue, pour faire généreusement corps avec eux afin de peupler le plateau de leur vie singulière.

Aussi lorsque le dénouement arrive marquant la réussite du « dernier coup » tenté par ces vieux anarchos-citoyens, projetant ainsi sur scène « l’ombre de ce qu’ils avaient été », il libère une énergie émouvante. Mettant au grand jour les exactions de la junte de Pinochet et les numéros de téléphone des militaires impliqués, « les camarades » révèlent ce qui au nom du sacro-saint droit à l’oubli était destiné à être tu, conduisant ainsi les criminels à recevoir des promotions. « On dit que les médias envahirent les lieux mis sous scellés…On dit qu’il avait cessé de pleuvoir sur Santiago… ».

Yves Kafka

Crédit photo Jean-François Hautin

Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s