À BASTILLE, UNE « TRAVIATA » MONUMENTALE ET HYPER-RÉALISTE

CRITIQUE. « La Traviata » , opéra de Giuseppe Verdi (1853) – Livret de Francesco Maria Piave – Mise en scène Benoît Jacquot – Direction musicale : Giacomo Sagripanti / Karel Mark Chichon -Durée 3h10 avec entractes – Opéra Bastille, Paris, du 29 septembre au 29 décembre 2018.

Une « Traviata » monumentale et hyper réaliste.

Imaginez la scène de l’opéra Bastille aussi large que l’avenue des Champs Elysées et au moins aussi profonde, un espace presque incongru de démesure. Placez y un lit à baldaquin grand comme les châteaux forts gonflables où les enfants jouent au trempoline, sur les places des foires, et en haut duquel s’ébattent des petits anges dodus, puis découpez, comme un morceau de gâteau, une partie des Tuileries, comprenant un arbre bicentenaire et un morceau des escaliers qui mènent au musée du Jeu de paume, (par exemple,) et plantez les là sur cette même scène. Nimbez le tout d’une lumière subtile, poudreuse, presque rose, et vous aurez les décors de « la Traviata ».

Benoit Jacquot est cinéaste, il s’est entouré de l’équipe avec laquelle travaillait Chereau pour ses spectacles. Ceci explique sans peine le luxe de détails et l’exigence avec lesquels ils ont été conçus dans un réalisme grandiose, idem pour les costumes ou les robes à crinoline de ces dames dont le métrage digne du tapis des marches d’escalier du festival de cannes, ondule à leur suite, sur le sol.

Et notre « Traviata » dans tout ça comment s’en trouve t’elle?

D’abord elle est dans tous les cœurs et toutes les mémoires, une figure emblématique d’une époque où le romantisme battait son plein, dans les milles feux déclinants d’une société terriblement conventionnelle.

Cette histoire librement inspirée de « la Dame aux Camélias » d’Alexandre Dumas a fait résonner les cordes sensibles de plus d’un coeur, toutes générations confondues. Je me rappelle au cinéma après la projection de « la Dame aux camélias » interprêtée par Greta Garbo, avoir remarqué les yeux rougis des spectateurs et leurs façons d’éviter de croiser le regard de leurs voisins de crainte d’y reconnaître l’émotion qui un instant plus tôt les avaient envahis. Tout le monde pleurait et tout le monde y avait cru.

Ici à l’opéra Bastille c’est autre chose. Le travail de mise en route émotionnel est malmené. L’action s’arrête au bout d’une demie heure, changement de décors et 20mn d’entracte. Chacun y va de son sandwich et de sa coupe de champagne. Lorsque le spectacle reprend la distanciation menée par des décors démesurés, et le jeu classique et très réaliste des chanteurs fontt ressortir tout le décalage de cette histoire improbable et la ramène finalement à des questions très actuelles et terre à terre.

Un, le patriarcat : la façon dont le père de Don Alfredo prend la liberté de demander à la Traviata de renoncer à son amour, fait écho à cette manière qu’ont les hommes de se permettre encore au 21 siècle d’imposer leur volontés aux femmes, en ce jour 11 octobre 2018, ou le pape François exhorta les chrétiennes à ne pas avorter en les traitant de criminelles. Deux, le racisme : cette artiste roumaine grimée avec un fond de teint chocolat, parce qu’elle joue la bonne, renvoie aux luttes du mouvement décoloniser les arts qui défend la place de l’artiste noir et fustige le rang d’éternel subalterne auquel on associe la représentation de l’homme ou la femme noire.

Trois : Au syndicalisme. Pendant le deuxième acte une bonne quinzaine de figurants restent complètement immobiles debout dans les escaliers pendant presque 45mn, pour produire un effet, certes très réussi, mais d’à peine une demie seconde.

Peux-t-on vraiment demander ce type de travail au 21eme siècle, à des figurants pour un résultat aussi fugace ?

Voilà, ce sont les questions qui vous traversent l’esprit dès lors qu’on a évacué la force des sentiments qui font exister les personnages sur scène.

On sait, Benoît Jacquot l’a expliqué dans le programme, que la Traviata accepte de renoncer à son amour parce qu’elle a besoin de la reconnaissance de la société, mais alors c’est réduire la puissance du sentiment amoureux qui unit la Traviata à Alfredo, à des considérations tout juste terre à terre. C’est réduire une grande histoire d’amour, d’un romantisme puissant, à une fable de société.

Ce qui sauve cette « Traviata » là, c’est l’excellence de l’exécution de la musique, et ces refrains ultra connus qui font partie de notre paysage audio-visuel quotidien.

La façon dont la cantatrice Aleksandra Kurzak crie son amour à son partenaire en aspirant presque tout l’immense espace de la salle de l’opéra Bastille pour le renvoyer à la face du public, les chants chauds et puissants de Jean François Boras et Georges Gagnize très applaudis par un public généreux qui aime leur présence et leur voix, et le cœur qu’ils mettent à faire vibrer une histoire à laquelle finalement le metteur en scène n’a peut être pas voulu croire tout à fait, a démontré encore une fois par A plus B que la voix est le vecteur amplificateur le plus efficace, et le plus fidèle des émotions humaines.

Claire Denieul

Photos Vincent Pontet

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