« ET DES POUSSIERES » : RACONTE-MOI LA MINE !

CRITIQUE. « ET DES POUSSIERES » – de Michel Bellier ; mise en scène : Joëlle Cattino. Jusqu’au 20 octobre 2018 – Salle des voûtes – Théâtre LE PUBLIC – Bruxelles.

Pays noir : poussière de vie, vie de poussière.

La salle des voûtes du Théâtre Le Public se prête à merveille au décor réussi de « Et des poussières ». Déjà le spectateur est mis dans l’ambiance, une pointe d’intrigue, voire de surprise, l’impact sur les mémoires est garanti. Nous sommes au Pays noir (*), celui de l’angoisse et de la souffrance, des désespoirs et de la misère : voici l’histoire de la mine, celle du charbon – celle de toutes les mines quelles qu’elles soient – mais surtout, celle de milliers de travailleurs venus d’ailleurs : Pologne, Italie, Maroc… Prêts à tout pour sortir de leur misère, l’angoisse du poinçon rouge et la joie du poinçon vert, sur l’épaule, dessiné par les promesses voilées d’une vie meilleure, inonde d’espoir leur cœur emballé. Les lendemains qui chantent revêtent rapidement l’habit de la désillusion, le goût amer d’une vie dans l’obscurité des profondeurs de la terre aux senteurs de silice cristalline (*). Parfum destructeur de poumons, destructeur de rêves des noirs museaux (*), des gueules noires (*) et de leurs galibots (*). Galibots brisés, mangés par la peur durant leur sommeil, et par la force des choses, une enfance volée.

Nous sommes à Toul, ville française de la région Grand Est, mais cela pourrait être Charleroi ou Marcinelle, en Belgique, ou Las Minas del Rio Tinto, en Espagne, et bien d’autres endroits dans le monde où les mines ont brisés des vies pour servir les industries. La toux arrache les poumons de Tadeusz Cisowski, venu d’un pays de l’Est, peut-être la Pologne ? Est-ce important ? Qui s’en préoccupe ? Et Saïd ? Arraché à son bled, un endroit perdu parmi la rocaille. Rosa, qui enfouit sa tristesse et sa lente folie dans les boites du souvenir emprunts de lourds destins. La cage (*). La cage enferme les fantômes du passé, l’habitude, la résignation et l’oubli. Reconstituer le passé de la mine, c’est ce que cherche à faire le personnage du présent.

Que s’est-il passé ? Le public est invité à voyager dans le temps, à s’immiscer dans la peau de ces hommes et de ces femmes dans l’univers de la mine et surtout… à ne pas oublier !

L’auteur : Cofondateur et auteur associé à la compagnie Dynamo Théâtre (dirigée par Joëlle Cattino), Michel Bellier, auteur polonais (d’abord comédien au théâtre, au cinéma et à la télévision) se consacre, peut-on lire, à l’écriture dramaturgique depuis plusieurs années. Il obtient plusieurs bourses et écrit une quarantaine de pièces jouées en France en Belgique en Pologne, en Turquie et jusqu’au Québec. Nombreux prix à son actif, possédant plusieurs casquettes, Bellier aime particulièrement les thèmes sociétaux, et ils les racontent bien ! Avec « Et des Poussières » il signe un texte fort, mêlant l’émotion à la pensée et va au-delà pour que le silence et l’oubli n’ensevelissent pas les mineurs de fonds à tout jamais. Loin d’être moralisateur, avec une touche d’humour et la juste dose de sensibilité, l’auteur fait parler les hommes et les femmes qui « estimaient n’avoir rien à dire ». Ce que Joëlle Cattino, la metteure en scène contemporaine (également comédienne) va s’efforcer de démontrer à travers ce spectacle. Mise en scène qui tient, nous dit-elle, « à la fois d’un matériau documentaire, d’une œuvre théâtrale et d’une installation », et dont le décor est bluffant. Elle « invite le spectateur à entrer dans un espace à la frontière de l’art et de la réalité, où il est question du lien qui se tisse entre le temps et les lieux, de paysage anéanti, de corps disparus et de récits enfouis ».

Jean-Michel Balthazar, dans la peau de Tadeusz Cisowski ; le jeune Emmanuel De Candido dans celui de l’historien ; Hakim Louk’man (*), alias Saïd et Anne Sylvain endosse la vie de la triste Rosa.

Si l’on ne peut que saluer les prestations de ces quatre excellents comédiens, avec un texte qui force le respect et nourrit l’intellect, on peu regretter un certain manque d’émotion. En effet, un goût de pas tout à fait abouti provoque une légère lassitude, renforcée sans doute par une platitude dans le ton.

Un spectacle néanmoins à découvrir, un ensemble réussi !

Julia Garlito Y Romo

Photo Alice Piemme

Distribution : Jean-Michel Balthazar (Tadeusz Cisowski) ; Emmanuel De Candido (l’historien) ; Hakim Louk’man (Saïd) et Anne Sylvain (Rosa) – Assistante à la mise en scène : Suzanne Edmond ; scénographie et costumes : Renata Gorka ; Lumière Laurent Kaye ; créateur son : Pascal Charpentier ; Régie : Robin Van Bakel.

(*) Un peu de vocabulaire :

Silice cristalline : Silicose : la maladie du mineur. Provoquée par l’inhalation répétée de poussières de silice cristalline.

Noirs museaux : Surnom donné aux Caffuts et Gribleuses (Caffuts dans le Nord, et gribleuses dans le Pas de Calais, ouvrières qui triaient sur des tapis roulants le charbon pour en éliminer les cailloux).

Gueules noires : Surnom donné aux mineurs de fond

Galibots : jeunes apprentis(14 ans)

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