« CONSTRUIRE UN FEU », LECTURE ESTHETIQUE DE LA NOUVELLE DE JACK LONDON

CRITIQUE. « Construire un feu » – mise en scène Marc Lainé – Studio Théâtre de la Comédie Française, Paris – du 15 septembre au 21 octobre 2018 – Durée 1H10.

« Construire un feu », lecture esthétique de la puissante nouvelle de Jack London

Cet homme qui marche dans le Grand Nord canadien à moins 75° en dessous de zéro, est-ce un trappeur, un chercheur d’or, un voyageur…? Qu’est-ce qui le pousse à braver seul le froid lorsque l’on sait qu’« au-delà de cinquante degrés sous zéro, on ne doit point voyager seul » ? Qui est-il cet homme qui, par trop arrogance, n’entend plus les lois naturelles et court fatalement à sa perte ? L’histoire ne le dit pas. Mais les faits sont là.

La simplicité et le mystère qui enveloppent ce récit, si criant d’actualité, font la puissance de cette nouvelle de Jack London. Et c’est en misant sur cette même simplicité et ce même mystère que Marc Lainé, avec son savoir-faire d’alchimiste, en habit de scénographe, cinéaste, metteur en scène, a porté son regard sur ce texte.

Est-ce à une lecture, une pièce de théâtre, une expérience cinématographique à laquelle il nous convie au Studio-Théâtre de la Comédie-Française ? Rien et tout à la fois. Un objet à lui seul. La rencontre d’un texte avec l’esthétique d’un artiste. Et sur ce point, c’est très réussi ! Marc Lainé offre au sublime texte de Jack London, une esthétique troublante. La force du récit fait le reste.

Sur ce projet, il y a certes du défi. Il fallait faire exister l’immensité blanche décrite par Jack London dans le petit écrin du Studio-Théâtre. Mais il n’y a aucune recherche de performance à laquelle nous a pourtant habitués Marc Lainé dans ses précédents spectacles. Ici ce qui frappe c’est l’extrême humilité avec laquelle il aborde le texte pour mieux le servir. Humilité qui manque justement au protagoniste de l’histoire, pensant pouvoir défier seul la Nature. Coïncidence ?

Avec, semble-t-il, trois fois rien, un petit plateau, 3 sapins, deux tables de maquettes, deux caméras et quatre écrans blancs, Marc Lainé réussit à créer une atmosphère singulière et captivante. Jouant sur de multiples prises de vue, sur des échelles différentes (maquettes et réelles), avec nos sens aussi (l’odeur du feu, la couleur qui s’oppose aux noir et blanc de l’écran, la musique métallique), il nous transporte dans une ambiance vertigineuse et glaçante.

La direction d’acteur est guidée par cette même sobriété. Trois comédiens figurent les trois forces qui s’opposent dans ce texte : L’homme et son jugement, le chien et son instinct, la nature et sa grandeur. L’homme ne dit rien, il agit. Il mime toutes les actions de l’aventure. À ses côtés, deux narrateurs racontent. Ils éclairent par leurs deux points de vue, le récit. L’un (incarnant le destin ?) factuel et descriptif témoigne de cette lutte vaine contre le grand froid. L’autre incarnant le chien, compagnon de voyage, en opposant son instinct animal au jugement humain, questionne l’acharnement et l’aveuglement de l’homme et rend compte de son destin tragique. Et c’est là que le spectacle devient moins convaincant. Si on ne peut remettre en cause le talent de narration des comédiens, le sens du rythme qui est donné pour porter la tension du récit, la sobriété du jeu peut être ressentie comme du détachement voire un faible engagement dans cette histoire de survie. Il manque du relief, de l’urgence. Au-delà, ce procédé chorégraphique où tout est mimé, illustré, voire « signé » par un des narrateurs, s’il participe à l’esthétique du spectacle, tend à brider l’imagination du spectateur. Si tout lui est donné à voir, lui est figuré, que lui reste-t-il comme espace de projection ?

Certains pourront rester sur leur faim par ce manque de « couleur », d’espace libre laissé au spectateur, d’autres accepteront de se laisser guider dans l’histoire par la puissance de la plume de Jack London et l’esthétique fascinante de Marc Lainé. Je suis de ces derniers, alors j’y vais !

Marie Velter

Photos Vincent Pontet

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