« DIE ZAUBERFLÖTTE » : CASTELLUCCI, IMPITOYABLE, IMPERIAL, SUBLIME MOZART

CRITIQUE. « Die Zauberflöte » – Opéra de Mozart – mise en scène Romeo Castellucci – direction d’orchestre, en alternance : Antonello Manacorda et Ben Glassberg – chorégraphie Cindy Van Acker – création 2018 – Théâtre de la Monnaie / De Munt (Bruxelles) – Du 18 septembre au 4 octobre 2018 – Vu le 26 septembre 2018.

Le théâtre de la Monnaie à Bruxelles, est un joli bâtiment d’inspiration néoclassique, de la taille du théâtre de l’Odeon, avec de jolies fresques des années 30, représentant des nus dans les escaliers. Un public de tous les âges se rend donc là à l’opéra en sortant de sa journée de travail. Point trop de noeuds papillons ni de robes et rubans.

Après avoir fait commenter l’introduction du spectacle dans le foyer avant même qu’il ne commence, pour que tout le monde comprenne bien, Romeo Castellucci semble vouloir donner à cette première partie de spectacle tout ce qu’un spectateur classique d’opéra, donc toi, attends.

A l’intérieur d’un décor digital pondu grâce aux algorithmes par une imprimante géante, sur des planchers tournants, et une scène séparée en deux, l’une étant le miroir de l’autre, tu assistes là à 45mn non stop d’une démonstration les plus féeriques des arts visuels digitaux appliqués à la scène. Dans une lumière nacrée, tu ne sais comment identifier la matière qui t’es donnée à voir, et qui renvoie ta pensée à un univers complètement irréel fait de papiers découpés, de mousse à raser, de nouilles géantes, de neige artificielle ou sucre glace, de stalactites en plastique, tu ne sais. Ambiance Rambouillet certifiée, la Grotte des flans, où Louis XV et la Pompadour dégustaient des faisselles toutes fraîches dans des assiettes creusées à même le marbre de la table, pour braver royalement les grosses chaleurs.

Perruques et plumes, tout y est dans une extravagance légèrement décadente ou des femmes masquées et nues surgissent de gros cocons posés sur le sol, dans un grand chambardement de plumes qui ramène immanquablement aux spectacles les plus chauds du Lido. Tout ceci, au regard ce qui va suivre est d’un classicisme de bon aloi avec une pointe d’érotisme parfaitement contrôlée, car tu es sans aucun doute convié à participer à une fête donnée chez les dieux, les voix profondes et intenses, autant que puissantes, d’un modelé, d’une fermeté et d’une justesse électrisantes, le son parfait, et la sublime et populaire musique de Mozart, magistralement exécutée, en témoignent.

Entracte.

La suite te transportera au pays des hommes et de leurs épreuves, égrenées de la naissance à la mort, de façon aussi radicale et brutale qu’un pavé en pleine tête.

Si le début était une fête magnifiquement réalisée à dessein, sans questions ni réflexions, ah! la suite te feras dégringoler presque en enfer, voire au purgatoire ; dans un monde où tout coûte, où l’on sue, donne son sang, l’eau de ses larmes, sa peau et son lait, sa substance. La réalité bien crue, toute brûlante te saute à la figure, les personnages ne sont plus ni des archétypes ni des dieux, ils sont devant toi, là, sur scène; des êtres de chair qui ont souffert cruellement, des femmes aveugles, des hommes brûlés, ils sont là et ils te racontent par le biais de paroles recueillies et adaptées par Claudia Castellucci, leurs histoires particulières, personnelles. Et avec eux tu souffriras, car forcément en empathie tu seras, peut être qu’eux te parlent de toi. Ce qui leur est arrivé aurait pu t’arriver à toi.

Ces corps imparfaits, ces membres mutilés font donc aussi partie de l’histoire de la Flûte enchantée ? Terrible révélation, tu ne peux plus rêver tranquille, te propulser par l’imaginaire dans les délices de tes contes de fées personnels, forgés la demie-heure précédente à coups de visions fantasmagoriques et de belle musique ? Non, spectateur, il te faudra penser. Il te faudra être dérangé, perturbé, interpellé, happé par des images qui font écho à un inconscient que tu n’imaginais pas qu’il serait sollicité, là à cet endroit.

Fini la fête, voilà le temps des épreuves. L’opéra moderne, bien sûr, tend à ramener par le biais d’une musique mille fois connue par ceux qui l’aiment, à un quotidien un peu âpre, c’est assez tendance. Mais là, dans cette Zauberflöte mise en scène par Castellucci, c’est particulièrement réussi, et incroyablement la musique intemporelle de Mozart se mêle admirablement à cet autre univers terriblement aride, métaphore de la condition humaine, plus proche d’une vision carcérale à la Guantanamo, que de la grotte aux flans de Rambouillet.

Sans vouloir en dévoiler plus c’est une superbe production à laquelle j’ai assisté ce soir là, sur beaucoup de plans, techniquement, musicalement, émotionnellement. L’histoire de la Flûte enchantée en elle même devient juste un levier, un argument bien sûr, tellement elle est absorbée par ce que tu vois sur la scène et ce que tu y entends. Elle devient une véritable rampe de lancement pour des missiles bien ciblés que tu prends en plein cœur :
Qu’est ce que la condition humaine ?
A quoi sert il de souffrir ?
Pourquoi les uns et pas les autres ?
Pourquoi moi ?
Et enfin interrogation ultime, pourquoi vas-tu à l’Opéra ?

Romeo Castellucci aura apporté, ici, une pierre finement sculptée à l’édifice de ce questionnement intime qu’il pose à tout un chacun, en artiste provocateur et impitoyable qu’il est.

Claire Denieul
à Bruxelles

Photos B. Uhlig – De Munt La Monnaie

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