« JEAN, SOLO POUR UN MONUMENT AUX MORTS », UN SOLO QUI RASSEMBLE

CRITIQUE. 18e Biennale de la danse de Lyon : « Jean, solo pour un monument aux morts », créé et interprété par Patrice de Bénédetti – Cour du musée de la Mine, Saint-Étienne. Septembre 2018.

Cette année, pour la première fois, la biennale de la danse de Lyon s’étend à Saint-Étienne. La ville soutient la structure de la LAVERIE, l’une des premières associations à y organiser des évènements d’art de rue de cette ampleur. C’est dans ce cadre que les Stéphanois ont eu le plaisir d’accueillir le chorégraphe de rue, Patrice De Bénédetti et « Jean, solo pour un monument au mort ». Un spectacle en tournée depuis maintenant 5 ans et qui vient questionner notre rapport à l’engagement, à travers la figure de Jaurès et du monde ouvrier.

La France compte environ 38000 monuments aux morts pour 36500 communes. Le musée de la mine de Saint-Étienne abrite l’un d’eux. Patrice De Bénédetti, en jogging vert et béquille à l’appui, comme sorti de mines encore fraiches, boîte jusqu’à la statue ailée. Son entrée dépose un silence fait de curiosité et déjà d’une forme de respect de la mémoire quasi automatique. Sur une bande son de radio de guerre mêlée aux adresses chuchotées d’un homme à un disparu, il prend le temps, de se recueillir, d’écouter, puis de déballer ses affaires. Des pommes sont disposées en cercle, un casque de guerre est jeté au loin. Bientôt il viendra surmonter la deuxième béquille, appuyée sur un petit seau d’enfant, dont la pelle aura fini de rassembler les graviers pour former une sépulture improvisée. Aucun de ces objets insolites n’est accessoire. Les pommes rouges réduites en miettes par la béquille devenue fusil ou croquées et recrachées joueront le rôle des ennemis, du sang ami, de l’overdose du massacre. Même l’odeur de leur chair éclatée à l’un des moments forts de la pièce nourrit l’immersion du spectateur qui oscille alors entre l’évocation familiale chaleureuse et le rappel du drame.

Ce solo fait appel aux racines, aux mémoires, à la fois collectives et singulières. On assiste aussi à une histoire d’amour et de deuil. Le chorégraphe aurait souhaité que son père, syndicaliste engagé, voie exister cette création osée dont il lui avait glissé l’idée d’un coup de coude. Il touche donc aux cordes sensibles mais réussit le pari de ne jamais plonger dans le pathos, la leçon de morale ou l’épanchement intime. Son travail d’écriture (texte chuchoté en voix off quasiment du début à la fin) est ouvert et distancié. Imprégné d’une pratique Butō, le danseur n’est pas seul sur la piste, et ne parle pas de lui-même.

Tout comme les objets ou les mots, la danse et son écriture ont une raison d’être. Chorégraphiquement, il n’hésite pas à alterner sobriété théâtrale, photos furtives et illustratives, mouvements et chutes subies dont l’on ressent chaque bleu.

À 47 ans et s’étant plongé particulièrement dans la danse à plus de 30 ans, sa présence et son implication donnent tort à toutes les idées préconçues sur les carrières exclusivement jeunes et éphémères des interprètes. Jean, solo pour un monument aux morts, prouve que l’art de la chorégraphie n’existe pas que sur les plateaux fermés des grandes institutions. Malgré sa rareté, la danse a bel et bien sa place en rue, pour peu, à l’instar de toutes les autres disciplines, qu’elle trouve une réelle nécessité à un espace dédié, et soit l’instrument d’un propos nourri et d’une interprétation sincère.

La finesse du spectacle s’appuie sur l’indicible, l’impalpable. La proposition fait confiance à la capacité de chacun à ressentir plus que comprendre des métaphores. Ensemble nous vivons une communion, portée par un artiste audacieux et généreux, qui accepte le principe de la création censée s’inscrire au-delà de ses auteurs. Ce solo est tout simplement exemplaire et sa rare durée de vie, dans une sphère où l’émotion du public a toujours raison, le prouve amplement.

Sezac La Rouge

Photo Ludovic Leleu

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