« LIGNE DE CRÊTE », LA VIOLENCE LUCIDE DE MAGUY MARIN

CRITIQUE. « Ligne de Crête » de Maguy Marin – Théâtre de la Ville, Paris (Théâtre des Abbesses) – du 25 septembre au 6 octobre 2018.

La 18ème Biennale de Lyon continue de battre son plein depuis le 11 septembre dernier, une date toujours effrayante, vive dans nos mémoires depuis 2001, année qui a vu les tours du World Trade Center de New York ni plus ni moins disparaitre.

Après une ouverture confiée à Robert Swinston qui remonte avec les danseurs du Centre national de danse contemporaine d’Angers Beach Birds et Bipède un hommage – aux équilibres précaires – à Merce Cunnigham, la rumeur enflait de Villeurbanne où la chouchoute des Lyonnais Maguy Marin, présentait sa toute dernière création Ligne de Crête au Tnp.

Expérience communément partagée que cette fascination pour le va et vient du photocopieur dont la lumière irradie, même le capot fermé, formant alternativement ombres et lumières avec régularité. Moment aussi usuel que ce bruit typique d’un tirage copieux qui rythme le son dans toute la pièce. Sur cette idée simple, qui allie à la fois un bruit concret, poussé ici à son paroxysme, et une lumière aussi répétitive que les gestes de Chaplin dans Les temps modernes, Maguy Marin a construit cette nouvelle création. Elle a profité de poser quelques cages en verre, autant de bureaux d’open space contemporains que de cages à lapins signifiant nos habitats modernes.

Pendant une heure, jusqu’à épuisement, jusqu’à ce que les espaces saturent d’objets en tous genres, les interprètes de Maguy Marin vont ensevelir la scène de tout, aussi bien de paquets de lessive que de croquettes pour chien, de bidons de lait que des pacs d’eau…

S’entrelacent ces objets du quotidien comme autant de symboles de notre civilisation que des images vives à notre mémoire, comme les chars de la Place Tian’anmen ou que le portait de Marx…

Une vie entière d’espérance déclarée vaine par un capitalisme triomphant. Triste constat !

Alors pas de Ballet à la Cendrillon, chorégraphie qui fit date au Ballet de Lyon, pas de mouvement d’ensemble qui fasse joli, juste une photographie de notre quotidien à nous, petits d’Hom’, qui avançons dans un marasme de choses à nous mettre sous la dent, de choses qui nous rassurent autant qu’elles nous nourrissent.

Les danseurs sont réglés comme des automates, ils rentrent par jardin, sortent par cour. Ils sont bourrés de tics. Ils font machinalement les mêmes gestes, autant de signes d’une névrose montrée par Maguy Marin qui ne nous fait pas de cadeau, car, en réalité, les habitants de cette Ligne de Crête, c’est nous…

Pas de premiers de cordée en vue, juste des humains ordinaires qui vivent dans une société où le portrait de Zidane vient se substituer à celui de Marx… Où sont passées nos utopies, nos valeurs même… posséder, consommer… restant le seul crédo possible…

La scène finit jonchée d’autant de clichés que de symboles. On reste éberlués par tant de lucidité. On met un temps à oser applaudir. Un effet de seuil, une saturation visuelle et sonore, un moment de vérité qui laisse muet, qui ne souffre pas de contestation tellement c’est vrai, violemment lucide. Une pièce essentielle par les temps qui courent.

Emmanuel Serafini
Vu à la 18ème Biennale de la danse de Lyon

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