« AU-DELA DES TENEBRES », DYPTIQUE REVIGORANT DE SIMON ABKARIAN

CRITIQUE. « Au-delà des ténèbres », dyptique de et mise en scène par Simon Abkarian – Au Théâtre du Soleil, Vincennes. du 5 septembre au 14 octobre 2018. « Le dernier jour du jeûne », Premier volet – les mercredis 5 et 19 septembre, tous les vendredis à 19h30. Durée : 2h30 / « L’Envol des cigognes », 2e volet – les mercredis 12 et 26 septembre, 3 et 10 octobre, tous les jeudis à 19h30.Durée : 3h15 avec entracte. Intégrale le samedi à 16h et le dimanche à 13h.

Deux parties. Deux ambiances. Un quartier. Une histoire.

Partie 1 « Le dernier Jour du Jeûne »

Rions, rions jusqu’aux larmes !
C’est l’histoire d’un quartier populaire aux accents méditerranéens. Un quartier situé dans un pays imaginaire pour s’éloigner de toutes convictions partisanes et rester au plus près de l’humain. Un quartier où l’on vit avec son voisin où tout se sait et tout se partage. Il y a la famille bouillonnante de Nouritsa, véritable poumon du quartier, il y a le boucher Minas et sa fille emmurée dans un lourd secret, il y a Vava, qui colportent et fait vivre les rumeurs du quartier et son fils Aris qui l’anime. Un quartier libre mais où les protagonistes sont enchainés, écrasés par le poids de la tradition, où les hommes l’entretiennent comme si c’était leur unique mission, où les femmes la questionnent et essayent de trouver leur place par l’émancipation, par l’Amour, par le Savoir…

C’est le dernier jour du jeûne, l’heure est à l’espoir, et Simon Abkarian invite le public à rire. Rire des dogmes, des conventions, des rites, de la toute-puissance masculine. Rire de nos croyances, de notre ignorance, de nos stéréotypes, de nos contradictions. Rire avant qu’il ne soit trop tard, rire pour mieux supporter, pour dénoncer. Rire à gorge déployer, rire, rire jusqu’aux larmes. Et la langue si singulière de l’auteur y parvient superbement. Lui qui sait jongler avec le verbe lyrique, la pensée philosophique et la parole crue ; lui qui reste toujours sur le fil avec intelligence et délicatesse ; réussit à nous faire exploser de rire pour mieux venir nous « cueillir », sans prévenir, au moment où le rythme décélère, l’émotion devient plus intime, le propos plus sensible. Le moment où le rire laisse place aux larmes. Saisissant !

Partie 2 « L’envol des cigognes »

Le jour fait place à la nuit
C’est l’histoire d’un quartier en guerre dans un pays imaginaire aux accents méditerranéens. Un quartier où l’on tue et viole son voisin. Un quartier où la famille de Nouritsa devenue aussi celle de Vava, se trouve plongée dans les ténèbres de la guerre civile.Un quartier où les désirs d’émancipation semblent bien loin, où l’heure est à la résistance et à la survie.

Une partie plus sombre, où le jour fait place à la nuit, où le rire toujours présent devient plus grave, où la comédie des hommes devient tragique, où se pose les questions du rapport à l’autre, des conséquences des traumatismes de guerre, de l’exil, …et de l’accueil aussi. Une partie qui nous rappelle que la vie peut basculer toujours, à tout instant, que nos droits peuvent reculer, que nos convictions peuvent s’ébranler, que l’amour de l’autre peut se transformer si facilement en haine… Moins incisive à mon goût que la première partie (peut -être encore en transformation ?), elle n’en reste pas moins utile et brillante.

Par ce diptyque, Simon Abkarian nous offre une fresque familiale bouleversante et généreuse qui montre la vie humaine dans ce qu’elle a de plus beau et de plus cruel. La troupe de comédiens s’y révèle en grande partie très inspirée et s’empare des rôles avec fougue et intériorité. Ariane Ascaride y est poignante en mère combative. Assaâd Bouab, lumineux, en macho méditerranéen pourtant si sensible. Pour n’en citer que deux.

La mise en scène de l’auteur s’accorde naturellement au texte en amplifiant sa dynamique, son mouvement. Les boites comme éléments de décor s’assemblent, s’accolent, se dissocient, se tournent comme autant de fragments d’une vie avec ses moments de tendresse, d’amour, de chaleur, de douleur, de souffrance et de solitude. Comme autant de fragments de vies qui cohabitent, se rencontrent, se lient et s’affrontent… La musique et la danse sont très présentes pour nous rappeler toujours, qu’en toutes circonstances, il y a de la Vie.

Par ce diptyque, Simon Abkarian rend surtout un bel hommage aux femmes. Dans ce monde « testiculaire » où elles sont souvent les premières victimes des folies guerrières, payent souvent le plus lourd tribut de la tradition, la parole des femmes jaillit forte, énergique, puissante, clairvoyante… Et si la féminité devenait la voie vers une autre vision, un nouvel équilibre du monde ? s’interroge l’auteur. Elles, qui « n’ont pas de couilles juste du courage ».

Nous n’étions pas assez nombreux pour partager ce moment qui, au Théâtre du soleil, par la magie du lieu, devient une expérience véritable, un vrai voyage. Allez-y en masse pour goûter à ce(s) spectacle(s) qui est sans doute, un de ceux qu’il ne faut pas louper en cette rentrée. Dépêchez-vous avant qu’il ne soit trop tard !

Marie Velter

Photo Antoine Agoudjian-Assaad

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