« LA REINE DE CESAREE », MALGRE LUI ET MALGRE ELLE

CRITIQUE. “La Reine de Césarée”, de Robert Brasillach, mis en scène par Bernard Lefebvre, Théâtre du Nord-Ouest jusqu’au 14 octobre 2018.

Oui, un Robert Brasillac. N’épiloguons pas. La différence entre le courage et la témérité, c’est le résultat de l’action, et il est téméraire de programmer un Brasillach, à moins que…

Le texte est sublime, pardon, pardon, éthique et Histoire, cantonnons-nous à la validation artistique, laissons là son auteur, et admirons le texte. Le Théâtre du Nord-Ouest n’en est pas à son premier acte de bravoure, sans bravache, pas de méprise : ce n’est pas une vulgaire provocation ; venez voir, et jugez. Le texte est sublime. C’est vrai, et c’est la seule réalité qui subsiste en s’extirpant progressivement du mirage après cette bourrasque de verbe et d’interprétation.

Pas de décor, mais une intelligence de l’espace à toute épreuve ! La lumière est ici une gamme de pénombres, distillées avec poésie dans la petite salle nue, et pourtant revêtue immédiatement d’une solennité que seule l’absence au théâtre décline sur le mode mystifié de la présence. A l’arrière, un escalier descend sur une porte ouverte sur un jour doré, esquissé seulement, par une invitation lumineuse. Cette simple disposition prête à l’espace une profondeur confondante. C’est vilardien. Le théâtre fait lieu dans un monde immense et ouvert, et Bernard Lefebvre, d’un escalier dérobé et d’une porte béante en deçà, a ouvert le monde pour Titus et Bérénice. Les comédiens sont repliés sur eux-mêmes, voûtés sur leur espace tragique, dans de tous petits cercles éclairés de faisceaux plus ou moins sombres. Bernard Lefebvre ne se contente pas d’approfondir la salle : il l’étire. Et c’est aussi ce vertige qui fait le plaisir au théâtre.

On est tout près d’eux, si près qu’ils n’ont plus ce voile que la distance fait pour réduire les traits des acteurs aux expressions qu’ils leur prêtent. Bernard Lefebvre et Frédéric Morel surtout, quelles gueules ! Hélène Robin, quelle sensualité dans la brèche d’un âge qu’elle porte beau -merci Madame. La volupté prise dans sa maturité est irrésistible quand elle porte avec elle toute la mémoire des autres âges. Ainsi Titus voit Bérénice, ainsi Bérénice voit Titus, « Ainsi donc la voilà survenue cette rencontre ». Hélène Robin est étonnante sans détoner toutefois, elle n’a pas cette seule étrangeté d’une reine d’ailleurs : elle est étonnamment moderne. Son phrasé est moderne, sa féminité est moderne, son amour est moderne dans ce rôle de femme dont la gloire n’est pas passée, dont la beauté a mûri sans faner, mais qui est au seuil d’un déclin annoncé, et résiste encore à le franchir. On est toujours un peu fasciné du pouvoir qu’ont les bons comédiens de verser des larmes qui ne sont pas les leurs. Les larmes de la reine de Césarée sont très belles.

Titus est le sage dans la tentation. Bernard Lefebvre domine un monde qu’il a composé et mis en scène dans le vide de sa stature haute, prêtant sa carrure au charisme avec le naturel et l’élégance d’un jeu sûr. Il a l’art suffisamment maîtrisé pour laisser déferler sur lui les émotions violentes du tragique et s’en laisser ébranler avec ce métier indéniable d’être toujours au bord sans jamais risquer la chute. Il a dans son phrasé une intelligence du texte qui berce sans illusions nos intelligences attentives et émues ; il est sans danger de se laisser ainsi conduire par cette interprétation brillante, elle est terrible et juste. La réserve mordante de son personnage, son imposante acuité avec la discrétion qu’a la noblesse avertie d’elle-même, et le tremblement d’âme dans cette maturité aguerrie face à la tentatrice aimée, rien ne résiste à son jeu.

Il est difficile de soutenir l’excellence de ces deux comédiens dans la force de l’art, et la prestation de Frédéric Franzil et Joanna Kojundzic en Paulin et Phénice est habile, voire adroite. Elle est mutine, gracile, fraîche et gourmande, et lui est un peu déroutant dans son jeu sans nuance : il ne porte pas le voile du tragique, et la réalité, pragmatique et froide, parfois même glaçante, de Paulin, se joue sur un ton laconique, celui de la certitude qu’on a jeune, qui est assez désagréable. Il laisse la séduction à qui de droit. Antiochus est passionnant, dans son habit noir sur fond noir, Morel revêtant dans son timbre, son regard, son geste, sa présence diffuse, autant d’ambiguïté que son personnage, et ils font, à deux, un effet que je ressens encore au moment de l’écrire. On regrette presque que le rôle soit si secondaire. Il y a dans cette pièce au théâtre du Nord-Ouest, dans la petite salle Economides, une concentration de talent et d’un je-ne-sais-quoi d’autre qui fait œuvre. Il y a un diapason immense et invisible qui vibre et il faut aller au-devant de ce tremblement-là, avant le 14 octobre.

Marguerite Dornier

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