« BERLIN KABARETT » : SEBASTIAN GAOLETA, LE MAGNIFIQUE

CRITIQUE. “Berlin Kabarett”, de Stéphan Druet au Théâtre de Poche Montparnasse, reprise du 15 novembre 2018 au 6 janvier 2018.

“Un verre, Madame, Monsieur, champagne ?” Les serveurs courent partout, avec des sourires très blancs, des cheveux gominés, à peine vêtus de bretelles ou de porte-jarretelles, bas résille et sulfure pour des visages très maquillés : Denis Evrard s’en est donné à coeur joie, et ce spectacle lui doit beaucoup, les costumes sont mirobolants, faramineux, éblouissants ! Ca brille tellement partout que les mots manquent pour la surrenchère. L’ambiance est parfaite, grâce aux lumières de Christelle Toussine, qui contiennent toute une époque dans leur tamise. Gardez quelques sous en poche, et prenez un verre, les musiciens ne couvriront pas l’éclat de vos voix joyeuses, oubliez-vous un peu, vous n’êtes pas au théâtre, vous êtes au cabaret !

Stéphan Druet est cinéphile, c’est sensible, les plans défilent, et toute sa composition semble chercher une infaillible crédibilité : nous n’avons pas à mettre beaucoup de notre imagination au service de ce voyage dans le temps, tout est là, tout s’y prête. Et si vous rechignez, comptez sur un de ces serveurs extravagants pour vous rappeler à l’ordre avec un sourire daté qui vous laissera un brin de nostalgie, cette étrange nostalgie des temps qu’on n’a pas connus.

Ils sont nostalgiques aussi. Leur temps est fini, ils sont les derniers témoins d’une époque et d’un mythe qui a vécu là, dans les cabarets de Berlin, et qui, sous la République de Weimar et face à la montée du nazisme, voient faner l’indispensable joie, l’indispensable liesse ; leur vivier, leur source vive, leur flamme. Ce cabaret ressuscité au Poche, c’est un sursaut de la joie éclatée, que seul l’étau des bras de fer de Kirsten empêche de s’éparpiller dans l’air nauséabond du nazisme grimpant.

Kirsten, c’est la mythique Marisa Berenson, toujours glorieuse et envoûtante. C’est un rôle difficile, avec toute la complexité féminine dans sa liberté interdite et conquise quand même : régalienne dans son antre du vice, maîtresse femme, si fragile qu’elle en est dure, elle connaît les questions, elle les redoute comme un animal traqué lance ses cornes en tous sens, blessant l’ennemi et blessant l’ami, dans un instinct de survie désespéré. L’amante passée ; la beauté encore ; la mère à la maternité vaincue ; la redoutable modernité ; la tenaille qu’elle serre sur son monde pour le tenir et le maintenir… Elle est à la fois le monde d’hier qui suffoque et la lutte pour demain.

Elle brille, Sebastiàn Gaoleta flamboie. Le fils qui aime les robes, les hauts talons, le fils plein d’audace et de révolte, le fils plein de colère contre le désamour de sa mère, le fils désespérément sexuel qui prend le désir pour leurre de l’affection déçue… Gaoleta est d’une conviction telle, déploie une telle énergie, et met si évidemment sa part d’âme en jeu qu’il donne à ce spectacle l’épaisseur qu’il aurait pu perdre dans son clinquant. Pourtant, ce fils pailleté, ultra érotique, en folle des années 30, c’est justement celui qui risque de faire basculer l’éloge d’un kitsch dans le kitsch tout court. La prestation de Gaoleta a sans doute trop d’engagement pour tomber dans cet écueil. Tout son corps est désespéré. Il est magnifique.

En miroir, séparés par tous les filtres d’une impossibilité, l’insupportable lien de la mère et du fils est mis en tension par l’espace scénique, le théâtre fermé, le confinement ; ils sont enfermés là, proches à s’en étouffer et pleins de la haine qu’a conçue l’impuissance à s’aimer. Le danger est dehors, imminent, prêt à frapper ses trois inévitables coups à la porte du théâtre, et tandis que l’étau se resserre, le petit monde de Kristen, son ancien amant, un compositeur, ses musiciens, pousse un dernier chant du cygne. Dans ce cri d’agonie, la plus terrible note, et la plus haute, c’est la jeunesse éclatante de Sebastiàn qui la délivre pour déchirer le voile entre eux et nous. Sont-ils si loin ?

Marguerite Dornier

Photo Victor Tonelli

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