« MEDEE », UN REGARD NOIR

CRITIQUE. « Médée » d’Euripide – Mis en scène par Nathalie Hamel – Au Théâtre du Nord-Ouest jusqu’au 12 octobre 2018.

Le texte d’Euripide est sublime. C’est fou comme rien et surtout pas les siècles ne dépare une pièce quand elle est belle. Le théâtre est le temple de l’atemporel. Et d’autres choses, comme ce qui a altéré mon souffle vendredi 3 août, aux alentours de 20h45. La petite salle du Nord-Ouest est un écrin, non qu’elle soit arrangée avec un goût particulier, mais ce qui s’y passe est trop souvent rare pour que le lieu y soit étranger. Il renferme un je ne sais quoi de l’ordre du frémissement.

Dans le noir complet (pas un noir de théâtre, un noir tout-à-fait), une seconde avant que la lumière fasse frémir l’espace, il y a cette amplitude qui fait le grand et noble théâtre populaire : le temps d’un petit vertige, avec la solennité d’une musique familière et antique pour seule rambarde, on a l’impression que tout est vaste et immense et profond. Cette sensation qu’une excellente mise en scène seule sait produire perdure tout le temps du spectacle. Et pourtant, la salle est une petite boîte à musique, un endroit tout intime, un petit salon hors temps. Ma critique pourrait s’arrêter là : on a tout réussi au théâtre quand on a réussi ça. La lumière, sobre et intelligente, semble prolonger seulement cette obscurité qui permet la grandeur du vide, où le vrai tragique peut avoir lieu.

Il y a Nathalie Hamel metteure en scène et Nathalie Hamel comédienne. Pour la première, on salue la culture antique et la finesse dans son adaptation, du masque qui est loup en 2018, au travail du rythme, de la lenteur du geste aux accélérations dramatiques. Ce travail, autour de la répétition chorégraphique et chorale, laisse imaginer qu’au temps d’Euripide les spectacles étaient discontinus, interrompus par tel autre jeu ou divertissement, et qu’il fallait semer le textes de repères et de redites pour les spectateurs distraits. Mais comment se détacher de l’horrible trame de « Médée » ? La direction du jeu tend à contenir l’emportement des passions dans le travail de la voix blanche et de l’atonie, ce qui, parfois mal équilibré, affaiblit la prestation d’Eric Veiga (Jason ce soir-là), notamment. Mais qui pose la question d’une meilleure façon de dire des textes écrits pour l’emphase, qui ne se prêtent pas à la sobriété contemporaine des sentiments et de leur expression sociale. L’enjeu est très intéressant.

L’intelligence de la distribution sur scène est d’offrir deux spectacles, à peine et crucialement différents à la fois, selon que vous avez choisi d’être face à la scène où de vous asseoir sur la banquette latérale. Je ne sais pas ce qu’ont vécu les spectateurs qui ont pu voir de face l’ensemble des comédiens. Pour moi, sur le côté, j’ai eu Médée de face, et elle seule, saisissante, d’une insoupçonnable justesse (comment une femme fomentant les projets de Médée peut-elle avoir des accents de justesse ?), avec la détermination que prête aux criminels la conviction du bon droit. J’avoue que ma respiration a eu des ratés. Nathalie Hamel a puisé jusqu’en dessous de l’âme pour dénicher pareille noirceur et en charger le fond de son oeil. La tragédienne, qui n’hausse jamais la voix et dont l’expression glaçante a cette fixité de l’air avant l’éclat d’un tonnerre sec en été, rend cette parricide légendaire crédible. L’art est mystérieux et un peu divin sans doute ; Nathalie Hamel en Médée aussi.

Son regard, haut et droit, inflexible, pénétrant et pétrifiant a l’effet de l’inconnu. Voilà un sentiment que nous ne connaissons pas, nulle part en nous ; un degré de rage et de passion qu’un cœur humain ne saurait supporter, une frénésie vengeresse logée au seuil de la démence, mais qu’une bonne comédienne peut extirper d’un néant et remonter à la surface du réel. Au TNO jusqu’à mi-octobre, il y a ce regard insoutenable et captivant qui remplit l’espace frémissant : le regard noir de Médée.

Marguerite Dornier

avec Nathalie Hamel, Joanna Rubio, Charlotte-Rita Pichon, Véronique Multon, Delphine André, Hélène Robin, Charlotte Le Bozec, Esther Segal, Florence Fontaine, Eric Veiga, Jean Marzouk, Alain Michel, Yves Jouffroy, Alain Bonneval et Dominique Vasserot

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