« IL BARBIERE DI SIVIGLIA » D’ADRIANO SINIVIA AU CŒUR DE CINECITTÀ

CRITIQUE. Chorégies d’Orange 2018 : « Il Barbiere di Siviglia » (Le Barbier de Séville) – Opéra de Gioachino Rossini d’après « La Précaution inutile » de Beaumarchais – Mise en scène : Adriano Sinivia – Direction musicale : Giampaolo Bisanti– Spectacle donné dans le Théâtre antique les 31 juillet et 4 août 2018. 

Pour sa première année de programmation Jean-Louis Grinda propose un programme éclectique et renouvelé qui apporte comme un souffle d’air frais sur les Chorégies. Aux opéras, concerts et récitals lyriques traditionnels se mêlent désormais des évènements particuliers qui attirent la curiosité, qui s’intègrent à merveille dans ce cadre si particulier et qui devraient contribuer à conquérir un nouveau public. Depuis 2011 la soirée télévisée « Musiques en fête », jumelée avec la Fête de la Musique, propose l’excellence pour tous et semble drainer un public populaire au meilleur sens du terme. La danse fait son retour cette année avec le ballet de Maurice Béjart « La Flûte enchantée » et le très prometteur « Fantasia » va réveiller de magnifiques souvenirs à nombre de générations qui ont découvert au plus jeune âge diverses facettes de la musique classique au travers du film des studios Disney.

Pour en revenir à la programmation lyrique de cette saison, Jean-Louis Grinda fait le grand écart avec deux opéras du XIXème siècle que tout oppose. Après le drame et l’ampleur de l’excellent et grandiose « Mefistofele » de Boito c’est tout le raffinement et le charme des opéras bouffes de Rossini qui nous est proposé, au travers de cette coproduction du Barbier de Séville créée à L’Opéra de Lausanne en 2009. L’opéra le plus célèbre de Rossini fait ainsi son entrée dans le répertoire des Chorégies avec une prise de risque non négligeable quant à la capacité du lieu à restituer toutes les nuances et la finesse de ce type d’opéras.

D’emblée la mise en scène d’Adriano Sinivia est surprenante. Avant le « lever de rideau », l’immense plateau s’affaire comme une ruche avec cameramen, machinistes, projecteurs, échafaudages, caravane et autres accessoires d’un plateau de tournage. L’action se situe dans les années cinquante dans les studios romains de Cinecittà où l’on s’apprête à tourner une production cinématographique de l’opéra de Rossini. Les stars, cernées par les paparazzis, arrivent dans une belle américaine et le chef attend le clap de départ.

Au cours de l’ouverture les décors et les acteurs se mettent en place, puis le « tournage » commence sous l’autorité d’un metteur en scène muni de son porte-voix : « Moteur ! » et clap « Acte 1, scène 1 », l’action est lancée. Le générique défile et, sur une petite partie du mur, le film est projeté en temps réel.

Nous assistons à un joyeux remue-ménage hors-champ, une bonne sœur et des soldats romains déambulent, sans doute en attente de tournage, des enfants jouent, des tifosi en maillots noir et blanc fêtent probablement la victoire de la Juventus.

Mais rapidement l’attention se porte sur le spectacle filmé qui n’en demeure pas moins l’opéra de Rossini.

Des décors de cinémas mobiles en carton-pâte sont manipulés par des techniciens tout au long du spectacle et permettent de recréer judicieusement les différents lieux de l’action, la rue et les appartements de don Bartolo. Progressivement les éclairages et les décors concentrent l’action sur des lieux plus intimes et tout cet environnement cinématographique se fait plus discret, manière astucieuse de répondre à l’éternelle question qui se pose à Orange : Comment occuper la scène ?

Dans cet opéra filmé le spectateur est constamment derrière la caméra. D’habitude faussement naïf de ce qu’il voit sur scène, il devient ici complice de la mise en scène. Les trucages sont évidemment visibles et la chevauchée de Figaro et Almaviva sur une Vespa avec une route qui défile en arrière plan, cheveux au vent grâce à un accessoiriste qui agite une plaque en guise d’éventail est d’un effet saisissant qui ne manque pas d’humour. Les nombreux clins d’œil en référence au cinéma sont bienvenus et le jeu des acteurs, relevant parfois de la pantomime, passe particulièrement bien tant il réveille inconsciemment nos vieux souvenirs du cinéma muet.

Les vidéos de Gabriel Grinda sont utilisées sans excès et avec finesse. Le suivi du film en direct à droite du mur montre toute la magie du cinéma et l’on y jette souvent un regard curieux et amusé. Les visages démesurés et les bouches de chanteurs en gros plans projetés lors du sextuor déjanté du final du premier acte offrent un tableau à la gloire du chant et tout à fait dans l’esprit facétieux de Rossini.

Adriano Sinivia propose ainsi la mise en abyme d’un opéra dans le cinéma dans une mise en scène d’ambiance alerte et jubilatoire qui restitue tout le comique et le sens du livret et qui nous immerge dans une atmosphère de dolce vita, dans cette période prolifique et créative du cinéma italien qui fait toujours rêver et dont on retrouve ici, non sans nostalgie, ces symboles que sont la Vespa et la Fiat 500. Toute une époque !

Comme il se doit, cinéma oblige, l’opéra se termine sur un générique de fin dans le style des films noir et blanc de l’époque.

La distribution, homogène et convaincante, est dominée par le charisme de Florian Sempey qui incarne comme personne un Figaro avisé et madré qui recourt sans excès et avec pertinence aux expressions outrées du cinéma muet. Sur le plan vocal la maîtrise du rôle est totale, la voix est ample, claire, nuancée et se projette avec force et aisance vers l’immense cavea.

Dans le rôle de Rosina, la soprano russe Olga Peretyatko n’est plus la jeune pupille timorée de don Bartolo mais son charme sensuel lui donne tout d’une star italienne des années 50, séduisante et malicieuse. La voix est limpide et les redoutables vocalises du rôle parfaitement maîtrisées.

En jeune play-boy italien, lunettes de soleil et semblant sortir de sa Ferrari, le jeune ténor roumain Ioan Hotea incarne un Comte Almaviva, plutôt fils à papa issu de l’industrie automobile italienne que noble descendant de la noblesse castillane. Reprenant avec mérite le rôle au pied levé suite à la défection du ténor Michael Spyres, l’interprétation est juste et le timbre chaud.

Certainement irréprochable dans une salle d’opéra classique, la scène d’Orange est sans doute un peu trop grande pour lui, il apparaît parfois en retrait par rapport à l’orchestre et à ses partenaires et quelques vocalises semblent manquer de relief.

Le baryton Bruno de Simone est parfait, tant comme acteur que comme chanteur, dans le rôle de don Bartolo. Petit italien chauve et replet, parlant avec les mains, il incarne idéalement ce vieux barbon plein de verve rossinienne et éternellement dupé.

On retiendra également les excellentes prestations de la basse russe Alexey Tikhomirov dans le rôle de don Basilio, très bon comédien et impressionnant dans son fameux air de la Calomnie, terriblement d’actualité et qui, allant crescendo, a dû franchir la Colline Sainte-Eutrope ainsi que d’Annunziata Vestri dans le rôle de Berta, véritable actrice de cinéma comique et tout à fait convaincante en vieille amoureuse.

Enfin, malgré cette vision cinématographique, la musique de Rossini reste avant tout le fondement de cet opéra et la direction musicale de Giampaolo Bisanti tire le meilleur de l’Orchestre National de Lyon. Riche en nuances, l’interprétation traduit toute la verve, la richesse et la délicatesse de la partition de Rossini.

Le pari de Jean-Louis Grinda d’étendre le répertoire des Chorégies à des opéras plus intimistes et plus anciens paraît réussi, mais ce soir-là les muses de l’opéra veillaient à ce que la nuit soit douce et claire. Comment les notes les plus légères ou le clavecin des récitatifs seraient-ils perçus au sommet de la cavea une nuit de Mistral ? Le Théâtre antique est bien différent d’un théâtre à l’italienne ou de la Cour de l’Archevêché d’Aix-en-Provence !

Jean-Louis Grinda, au hasard d’une interview, affiche son ambition de « ne pas proposer aux spectateurs ce qu’ils aiment assurément mais leur proposer ce qu’ils pourraient aimer ». C’est le langage que tenait pratiquement mot pour mot Vincent Baudriller, ancien co-directeur du Festival d’Avignon, qui, avec une telle politique, a su recueillir l’adhésion du public et offrir nombre de découvertes.

Nous ne pouvons qu’encourager cette évolution en espérant que les Chorégies se maintiennent au plus haut niveau de qualité qui est le leur tout en évitant les écueils, qu’ils soient financiers ou artistiques.

Jean-Louis Blanc

Photos Gromelle / Chorégies d’Orange

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