AU FESTIVAL DE MERIDA, UN « PHILOCTETE » SAUCE CONTEMPORAINE

CRITIQUE. 64e Festival International du Theâtre classique de Mérida 2018 (Estramadure – Espagne) – Du 29 juin au 26 août 2018 : « PHILOCTÈTE (Filoctetes) » une version de Jordi Casanovas – Dramaturgie : Jordi Casanovas et Antonio Simon – Une tragédie racontée par Pedro Casablanc – Jusqu’au 29 juillet 2018 – Au Théâtre Romain de Mérida.

Autour de la scène, des pneus de-ci de-là et un vieux bateau naufragé. Le sol : recouvert de terre noire. Un côté contemporain pour une histoire d’un autre temps, d’un autre monde, celui de la mythologie de L’Olympe.
Les Nymphes « prisonnières » sur cette lointaine île de l’oubli, ce désert sombre: Lemnos, dansent en guenilles. Elles se lamentent. L’armée grecque arrive… à la recherche du guerrier solitaire à l’arme magique: Philoctète.

Philoctète (Félix Casablanc) se cache dans la coque du bateau. Guerrier grec, condamné à l’ostracisme après la morsure d’un serpent alors qu’il allait combattre Troie, il se voit condamné à l’exil par l’armée grecque, car sa plaie purulente et nauséabonde met mal à l’aise. Dix ans se sont écoulés, Philoctète ne cesse de hurler sa douleur, celle de sa terrible solitude et de cette plaie au pied inguérissable. Il est entouré par le chœur des Nymphes qui bousculent les consciences, notamment celle du jeune guerrier Néoptolème (Félix Gomez), fils d’Achille, envoyé par Ulysse (Pepe Viyuela) pour récupérer l’arc aux flèches empoisonnées. les dix années écoulées n’ont pas donné aux Grecs la victoire sur Troie, persuadés de ne jamais y arriver sans l’arme invincible, ils accostent sur l’île.

Néoptolème se plie au pouvoir de la terrible autorité d’Ulysse, contre sa propre volonté. Le dilemme se pose alors: la victoire ou la vérité ? Contraint de mentir à Philoctète pour le piéger: l’honneur, la vertu, le bien, la vérité – valeurs morales auxquelles il croit – vont être bousculées. Attrapé dans ses mensonges et sensible aux chants des Nymphes compatissantes, Néoptolème est tourmenté : rongé par les remords, il est tenté par la rébellion. Il affronte Ulysse. Le tout, dans l’ombre d’un personnage, silencieux, mais très présent sur scène: le soldat (Samuel Viyuela) aux ordres d’Ulysse. Un soldat qui représente bien plus l’autorité qu’il ne la questionne.

Philoctète, une tragédie à la sauce contemporaine. Un texte fort qui démontre la faiblesse et les doutes de l’humain face à l’autorité lorsque le pouvoir prend une place qui déshumanise, flirtant avec la guerre ou tout simplement, la provoquant. Au détriment de tout, juste pour la victoire et l’orgueil.

C’est sans doute ce lien que la version de Jordi Casanovas nous propose en habillant Ulysse avec un costume cravate et le soldat en tenue orange fluo, armé des armes d’aujourd’hui, contrastant avec les autres personnages. Un mélange des deux mondes, celui qui finalement ne s’éloigne pas tellement de l’actualité de part les actes, la cruauté.

En projection sur les magnifiques colonnes et ruines du Théâtre Romain, l’ombre de visages, d’oiseaux volant en tous sens, d’insectes géants (mouches et fourmis) et le feu. Les rochers sur la coque du bateau et les canons lançant leurs projectiles.

Le chœur des Nymphes magnifiquement interprété par les sept comédiennes, nous portent, nous transportent, par les sons que l’écho de ce théâtre fabuleux nous renvoie. Bercés, captivés, le souffle du public cesse presque, l’espace d’un instant.

Une version intéressante, quand bien même l’on peut regretter certains monologues un peu trop long, et, sans doute aussi, un certain contraste qui peut déranger les amoureux ou amateurs de vraies scènes antiques. Un spectacle qui pourtant percute, car il pousse à la réflexion, à se questionner. L’humain et ses contradictions, son orgueil et ses doutes. Ses réactions face à l’autorité. Les guerres qui depuis la nuit des temps dévastent, détruisent, sans compter.

Fortement applaudi, que l’on adhère ou pas à cette mise en scène particulière, Casanovas marque les esprit sans aucun doute. La magie de l’endroit ? En partie, bien sûr, mais pas seulement, un certain talent aussi, notamment celui des comédiens aux voix incroyablement porteuse d’émotions.

A voir et à découvrir.

Le Festival :

La scène du théâtre romain de Mérida a de quoi faire pâlir d’envie. Qui peut se vanter de ne pas rêver d’y jouer un jour ? C’est dans ce magnifique décor, hors du temps, que le 64 Festival International du Théâtre Classique (le 7ème consécutif dirigé par Jesus Cimarro) a ouvert en juin dernier et ce jusqu’au 26 août pour le plus grand bonheur de milliers de spectateurs qui se régaleront, sans nul doute, avec un programme pour le moins alléchant : huit oeuvres théâtrales et un spectacle de danse espagnole.

Sur scène défileront Dieux, Monstres, tragédies, issus du monde fabuleux de la Mythologie gréco-latine. Un monde qui fascine encore aujourd’hui et qui continuera à fasciner jusqu’à la fin des temps. Une magie des sens et des mots, tant visuels qu’intellectuels.

Un Festival qui ne se déroule pas qu’à Mérida, puisque trois autres sièges affichent également des spectacles à découvrir assurément : à Medellin, Regina et Càparra, ainsi que le Festival off au Temple de Diana, au Portique del Foro, aux Termes de las Pontezuelas et à la Place de Los Naranjos.

2018, une année exceptionnelle puisque le Festival a été étendu jusqu’à Tarragona où durant le mois de juin le programme s’est inséré dans le cadre des Jeux Méditerranéens 2018.

Le Festival International du Théâtre Classique de Mérida, créé il y a 85 ans par Margarita Xirgu, avec la tragédie de Sénèque « Medea » dans une version de Miguel de Unamuno, n’a pas fini de nous émerveiller.

L’été en Estremadure s’habille de culture et d’histoire, tant pour les adultes que pour les plus jeunes, puisque en parallèle, les enfants peuvent assister jusqu’à la fin août à « Cuentaclàsicos III ». Une série de contes basés sur les textes des mythes gréco-latins destinés au jeune public de 5 ans et 12 ans. Sur la Place d’Espagne de Mérida, tous les dimanches à 12h00. Trois nouveaux personnages, trois gardiens des mythes : mystères, aventures, devinettes, musique, danse et acrobaties avec « l’unique objectif de ne jamais oublier ces histoires classiques passionnantes ».

Et, c’est une première pour ce Festival des contes pour enfants, une nouvelle forme de communication s’invite : la langue des signes !

« A travers le mot« , nous disent les organisateurs, la voix et le corps, la langue des signes « les Gardiens des Mythes » fusionnent avec les émotions des enfants, inclus avec des problèmes auditifs.

Festival de Mérida : A découvrir absolument !

Julia Garlito Y Romo

Après « Electra », « Ben-Hur », « Néron », Eschyle : « Naissance et mort de la tragédie » et « Philoctète » (jusqu’au 29 juillet), au programme jusqu’au 26 août : « Phèdre », « Les Amazones », « La Comédie du Fantôme » et « Hippolyte »…

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