« LA GEOGRAPHIE DU DANGER », UNE HISTOIRE DE VIOLENCE

CRITIQUE. « La Géographie du danger », solo chorégraphié et interprété par Hamid Ben Mahi d’après le roman d’Hamid Skif, Théâtre Golovine Avignon du 6 au 27 juillet à 12h30

« Urgent crier ! »… André Benedetto, grand homme de théâtre, avait poussé ce cri pour alerter du danger imminent qui pesait sur le théâtre et ceux qui le portent, reflet d’un danger encore plus grand, celui de la mort de l’humanité sous les coups de boutoir répétés d’une armée de mesures déshumanisantes. Quelques cinquante années plus tard, le tableau offert par la France décomplexée de Gérard Collomb, avec ses lois migratoires drastiques et la multiplication des dispositifs anti sdf, confirme en les aggravant s’il était possible les prédictions du cofondateur du festival off d’Avignon.

Aussi lorsque Hamid Ben Mahi, danseur hip hop et chorégraphe à la fibre sensible, découvre en 2010 – date de la création au CCN de La Rochelle – le roman éponyme de l’auteur algérien Hamid Skif narrant les chemins à très hauts risques de l’exil qu’il a connu lui-même suite à une tentative d’assassinat dont il a été victime, « une urgence » impérieuse s’empare de lui : raconter avec son corps, avec ses mots, raconter à cor(ps) et à cri l’histoire de ces hommes privés de leur humanité.

Emergeant de la semi-obscurité du plateau, ses épaules enserrées dans une lourde canadienne faisant office de cuirasse dérisoire, un passe montagne dissimulant sa tête et une lampe frontale allumée déformant les traits de son visage pour en livrer un reflet spectral, Hamid Ben Mahi incarne cet homme traqué qui pour fuir son pays a dû remettre sa destinée entre les mains cupides d’un passeur sans foi ni loi. Dans ses yeux hagards, son corps fébrile qui explore l’espace contraint comme une abeille prise au piège se fracassant sur le mirage de vitres invisibles, on lit le désarroi de celui qui tente d’entrevoir dans les fissures du mur tendu de carrés noirs délimitant le fond de scène quelque brèche libératrice. Mais les efforts délivrés par son corps désarticulé soumis aux tensions le traversant se heurtent à la dure réalité qui résiste à ses tentatives.

Viennent instantanément se superposer dans un fondu enchaîné à demi-conscient les images des réfugiés qui affrontent le froid et la nuit pour franchir illicitement les frontières par les montagnes inhospitalières. Les cris rentrés, le corps recroquevillé sous le poids de la fatigue, la démarche hésitante et le regard reflétant la peur d’être intercepté par les garde-frontières, ou pire l’effroi d’être tiré à vue comme un vulgaire lapin, se lit dans ce corps exposé.

Puis les mots, les misérables mots, résonnent dans la mémoire de l’homme à jamais meurtri. « Ne laisser aucune trace, ne pas parler, avoir payé trop cher pour s’écrouler » et ce « il faut ! » péremptoire brandi comme une dague menaçante au-dessus de sa tête par le berger passeur, il le transperce encore aujourd’hui de part en part. Ainsi en est-il du sort du clandestin mis à mal bien avant avoir franchi la frontière, limite d’une terre promise qui s’avèrera être un lieu d’internement en « terre de liberté ».

En effet, la réalité qui se dit dans les mots du poète, soutenus par une musique lancinante et tendue, est l’exact revers d’une « terre d’asile » : « Je rase les murs, me terre la nuit tombée, refuse les contacts, évite tout ce qui peut signaler mon existence dans la géographie du danger ; gares, ghettos d’immigrés, stations de métro, bars… Je n’existe même pas pour les employeurs successifs. Je n’ai plus de nom, plus de prénom, rien que des pseudonymes ». Confronté à l’implacable solitude des déracinés, coupé de tous liens, son corps se désarticule. Les nouvelles lois impitoyables annoncées lui enlèvent tout espoir de régularisation. De l’espace réduit de sa minable chambre où sa vie minuscule se cloître désormais – une prison – il observe tomber la pluie ou tente de se distraire en observant l’existence des autres entraperçus de sa fenêtre. Par le transistor posé sur une caisse, les bruits du monde viennent trouer le silence épais qui lui tient compagnie. Sur France Inter, un speaker fait état de l’évacuation des derniers occupants – des Afghans – de la Jungle de Calais. Un spécialiste vient débattre au micro de « La Marche de l’Histoire » du danger représenté par l’éventuel armement nucléaire de l’Iran… Autres tragédies mais que sont-elles par rapport à celle vécue dans son corps de paria si ce n’est son écho insupportable ?

Débarrassé des lourds habits du réfugié, le danseur entame une chorégraphie de combat contre l’anéantissement qui le guette. Épuisé, il se laisse choir sur le lit de fortune. Il ne souhaite plus qu’une chose, dormir pour faire taire la faim qui tiraille ses entrailles et la voix du dedans qui lui rappelle son échec. Dans des flashs de lumière saturée, comme dans une hallucination liée au jeûne forcé, apparaît alors son corps qui implose sous l’effet des déchirures internes.

Dans un époustouflant enchaînement de mouvements au sol, le danseur de hip hop exprime toute l’énergie recouvrée après les poubelles fouillées. Pour vaincre l’ennui qui le ronge, un passe-temps obsessionnel : compter et recompter, les heures, les secondes, les rainures du parquet, les poils de sa barbe, compter peu importe quoi mais compter, comme si sa survie dépendait de cette comptabilité. Quinze années à espérer et la faim sans autre horizon. Torse nu, une lampe dans chaque main, il retourne au sol, se relève, tourne en toupie et s’écroule sur le lit. Images de son père tyrannique qui imposait silence à toute la maisonnée, visage de sa mère ayant eu à en souffrir toute son existence. Ce chuchotement imposé, ce cri interdit, resurgis du passé ont quelque chose à voir avec son présent. Marchant sur les mains dans une tentative désespérée de « renverser » la situation, lui qui marche sur la pointe des pieds de ceux qui ont eu à subir la domination, le danseur rit de son audace dérisoire.

Prenant acte que sur cette « terre d’accueil », il est certes libre mais qu’il ne pourra jamais exister, il disparaît à reculons à quatre pattes. Après avoir revêtu ses oripeaux d’exilé, il se retrouve face au mur du commencement, sans trouver le moindre passage, ce qui déclenche en lui une saine colère dont l’intensité est à mesurer à l’aune des frustrations infligées. Mots cinglants proférés, corps traversé par des convulsions paroxystiques, tout dit la rage finale chevillée au corps où les pleins et les déliés s’inscrivent en lettres de feu. Le corps devient torche vivante, il virevolte, des soubresauts s’en emparent, un cri rageur à déchirer les tympans s’échappe, le tout éclairé par une lumière rouge.

La chorégraphie incandescente d’Hamid Ben Mahi, son interprétation tout en fragilité et force à fleur de peau, étayées par les mots pour dire les affres de l’exil – mots qu’il profère directement et/ou enregistrés sur bande son – témoignent d’un bel engagement professionnel et humain au-dessus de tous soupçons. Le hip hop devient avec lui une langue à part entière entretenant avec l’autre langage, celui des mots, des connivences en cascade donnant pleinement à voir et entendre le nom de réfugié clandestin et celui d’exil avec des connotations tout autres que celles véhiculées par la bien-pensance généralisée. Ce faisant, il devient à son tour, un magnifique « passeur ».

Yves Kafka

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