« ITALIENNE SCENE ET ORCHESTRE », QUAND SIVADIER ET SA BANDE SE PERMETTENT

CRITIQUE. « Italienne scène et orchestre » – Texte et mise en scène Jean-François Sivadier – Jusqu’au 28 juillet 2018 à la MC 93 de Bobigny, Festival Paris l’été, du lundi au vendredi à 19H, le samedi à 16h, 3h30 avec entracte

Par ces indications de l’Auteur Jean-François Sivadier, voilà à quoi vous attendre : « Italienne scène et orchestre raconte, en deux parties, une série de répétitions de la Traviata de Verdi. Dans la première partie, le public est installé sur un gradin, au fond de la scène, face à la salle. Dans la seconde partie, il rejoint la fosse d’orchestre. » Vous savez ce qu’il en est du dispositif qui vous cueillera. Et dès que vous vous y installerez, vous goûterez à la plénitude du rire trois heures durant.

Rire, rire aux éclats, pleurer de rire, être écroulé de rire, rire aux larmes, mourir de rire, rire à s’en faire péter les côtes, rire sous cape, rire de toutes ses dents, rire jaune, crever son ventre de rire, rire du bout des lèvres, rire à s’en décrocher les mâchoires, rire à gorge déployée…C’est de rire que nous cheminons dans cet irrésistible récit de répétitions partant de façon copieuse et parfaite en vrille.

Un rire si choyé, si génialement maîtrisé et inventif qu’il est juste de s’y attarder.

Sous le débat évident entre Théâtre et Musique que Sivadier veut installer dans nos esprits, sous l’envie de nous faire vivre le verso du décor, il pose un geste qui déplace jusqu’à des peu reluisants aspects de l’histoire du Théâtre.Robert Abirached, écrivain, ancien critique dramatique, professeur émérite à l’Université Paris X Nanterre, nous le cible en annexe 2 de son livre « Le Théâtre et le Prince, Tome 2, un système fatigué « . Il nomme en effet cette annexe 2 « Le rire sous surveillance« … et nous rappelle, force étapes historiques, tous les rejets du Théâtre de ce que Bakhtine nomme le « bas corporel », le reniement de « ses sources populaires où il choisit d’éliminer le langage du corps de sa langue propre« .

Sivadier s’engouffre là dedans, et démontre que rire n’éclipse en rien la beauté.Il décrasse l’opposition raison, émotion en signant cette très juste armistice entre Théâtre et Musique. Brillante adresse née des bontés et enseignements du rire des hautes cimes de l’humanité.

Sivadier, c’est un co-créateur avec une bande, un co-créateur qui part du « jeu de l’acteur ». Sa bande, c’est des rolls d’acteurs. Chez Sivadier, ça joue à mille pour cent.

Merci Nicolas Bouchaud dans le rôle du metteur en scène, cette diction qui vous ouvre l’oreille jusqu’au bout de toute réplique, notamment ses « ce n’est pas grave » où il sait faire deviner tout le contraire et nous oriente d’entrée de jeu vers le côté faux self de son personnage, ses gestes qui de rien vous mette au pied de l’âme d’un homme (regardez le notamment portant son sac plastique de marque discount, plein de doutes, de « je ne suis pas fou de ce canapé », de « il n’y a pas de personnages il n’y a que des êtres humains« , de « je ne céderai pas »), le tout mijotant à la montée en pression, et donc explosant avec la fulgurance jubilatoire tant attendue par le spectateur.Sublime regard d’éternel Espérant en quête de ce « là je crois qu’on tient quelque chose qu’est ce que c’est ? on ne sait pas« . Merci Vincent Guédon parfait coeur simple et brave, ténor affolé à l’idée d’être bouhé, toujours l’allant pour essayer le truc tout à fait à la masse, évoquant ainsi son Art « en répétition, je rassemble toutes mes cartouches et devant le public je tire « , la loghorrée anti-stress jetée à la face du choeur, se vautrant sur des choux qui, pour notre hilarité, le mettront dans une situation inconfortable.

Merci Nadia Vonderheyden l’assistante, éclatant maillon central du dispositif, as du planning et de la chute qui toujours se relève, ne désarmant jamais pour invoquer les « là il se passe quelque chose » du spectacle en avenir : « peut-être que ça va nous devenir une aventure nécessaire, et peut-être qu’il y a dans cette oeuvre un bonheur extraordinaire qui nous attend » Merci Charlotte Clamens, Diva déchiquetant de façon symptomatique l’emballage de son bouquet de fleurs, franglais impeccable, costume et perruque quelquefois improbables, émouvante dans ses aveux de peur toujours vivace du rôle, touchante malgré son côté « garce ». Eblouissante sa descente dans la fosse « moi sur le quai vous dans la cale les soutiers du gros navire« , osant lâcher prise et témoigner sans fard de toute la complexité d’une femme « je ne suis pas un violon je suis une femme« .

Merci Marie Cariès, pour ses « j’ai tout mécanisé/j’ai senti j’ai pathétisé/j’ai paniqué » son monologue de la deuxième partie « opéra corrida même combat« , le jeu comme son rayonnant teint de porcelaine, qui forge sa force et sa carrière en résistant aux remarques vachardes du metteur en scène et en s’affranchissant du tyran dans la fosse. Merci Jean-Jacques et Jean-Louis, délectables interventions de la Technique. Merci Grütte pour l’accompagnement au piano et pour les inoubliables « Grütte bitte« .

Merci Jean-François Sivadier, oeil d’aigle, éloquente gestuelle de Chef d’Orchestre adepte de la petite blague et avec un accent ! juste addictif son accent de bourlingueur d’opéras all around the world ! rugissant ses « ha c’est pas beau/que c’est pas beau« . O le jouissif moment ! La fosse truffée d’angles morts oblige à recourir à des écrans de contrôle.Mais comme « Karajan » ne veut pas qu’on les regarde, le public/instrumentiste, se contorsionne pour chercher à grapiller ce qui se passe tout autour, plein de la jubilation de l’enfant désobéissant au Chef, qui nous crache ses  » ne regardez pas la télé c’est moi qu’il faut regarde « , et hurle « vous n’avez rien à regarder là bas ».Pertinent vertige que celui d’avancer ainsi à l’estime, de sentir son esprit recourir à plein à son imaginaire pour accéder à toutes les dimensions du spectacle.

Les gradins vides des spectateurs de la MC93 invitent à mesurer le talent, le courage et la puissance nécessaires pour être face à eux tous les soirs, la forte patience de chacun pour que tout se mette en place, la foi qu’il faut pour y croire et toujours y croire, essayer, se planter, et soudain, souvent au détour d’un inattendu guidé par une intuition, voir naître ce moment où tout se place et où rayonne la bouleversante lumière d’une vérité artistique, belle à vous en terrasser. Ces états de recherche, parfois telles de douloureuses traversées de désert, sont une explication de la mare à égos dans laquelle compensent ces artistes, intrinsèquement insatisfaits du monde, persuadés – à tort parfois- que celui qu’ils visualisent dans leur esprit, avant que de le manifester, est un must…quoi qu’en affirme Maestro Sivadier qui nous dirige : « arrêtez de toujours vouloir que c’est joli, c’est le mot le plus horrible que je connais « joli », arrêtez de toujours vouloir que c’est parfait c’est le mot le plus déprimant que je connais « parfait », pas de perfection de la vie »

Plein de répliques faites pour habiter durablement les coeurs, le joyau de Sivadier, espiègle pied de nez du Festival Paris l’Eté à Avignon, est la grande joie de faire sa part comme public/choeur/instrumentiste dans un spectacle et de toucher un bout du ciel de la création.

La strate « métaphysico-allusive », expression de Giorgio Strehler, regorge de perspectives philosophiques. Comment faire advenir le meilleur de l’Autre que des protections ou/et des surpuissances égotiques empêtrent dans des égarements ? Sur quoi ne céderiez vous pas pour vivre votre « c’est très fort » en accord avec votre vérité ? Quel « petit pont de la mort » seriez vous prêt à traverser pour renaître à vous même et vous lester des croyances qui limitent vos potentiels ? « Italienne scène et orchestre » est un oser se permettre de génie de Sivadier et de sa bande, pour un oser se permettre prometteur du public.

Face à la partition blanche posée sur chaque pupître, cadeau pour tout public qui vient là, le choeur de Sivadier et de sa bande semble suggérer : écris-y la partition de ta vie, mélanges-y pensée et émotion car sans cette alliance il n’est pas de plein bonheur pour l’homme, passe par la fosse de tes impasses pour te vider de tes abusives peurs, dépolis toi de tes certitudes et pleure de ne plus rien savoir parfois. Et puis, d’une brume sacrée de Théâtre, sens toi renouvelé, ressuscité, recréé à la Vie, ailes de l’Art dans le dos.

Au ciel, Molière savoure, lui qui a toujours loué le rire « Pour rire, il faut de l’intelligence, de la subtilité. La bouche, dans l’éclat de rire, s’ouvre tout grand, mais le cerveau s’ouvre aussi, et dans le cerveau s’enfoncent les clous de la raison ! »

Brindisi !

Marie-Zélie

Photo Marie Clauzade

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