AUX CHORÉGIES, UN « MEFISTOFELE » DIABLEMENT CONVAINCANT !

CRITIQUE. Mefistofele – Opéra d’Arrigo Boito – Mise en scène : Jean-Louis Grinda – Direction musicale : Nathalie Stutzmann – Chorégies d’Orange 2018 – Spectacle donné dans le Théâtre antique les 5 et 9 juillet 2018.

Il est des rencontres entre les œuvres et les lieux dans lesquelles une magie opère. Il semble que le mur d’Orange attendait de servir d’écrin à un opéra à la hauteur de sa grandeur et de son aspect imposant et mystérieux. Le choix du Mefistofele de Boito paraît couler de source tant cet opéra fascinant s’intègre admirablement dans cette minéralité deux fois millénaire et tant il met en valeur ce cadre fantastique.

Arrigo Boito, également auteur du livret, a eu la volonté d’aller plus loin que Gounod en s’appuyant sur les deux parties du Faust de Goethe et d’explorer de nouvelles voies musicales, sans doute d’inspiration wagnériennes, qui donnent une grande importance à l’orchestre et qui portent l’action avec force et expressivité dans une continuité dramatique.

Ce mythe de Faust a inspiré de tous temps nombre de créateurs. Mefistofele, dans un dialogue avec Dieu, parie qu’il saura convaincre Faust, vieux savant en quête de savoir et de vérité, de lui céder son âme en échange d’un moment de bonheur terrestre intense. Il entraîne Faust, devenu jeune homme, successivement dans une histoire d’amour avec la jeune Margherita, dans une nuit de sabbat débridée, haut lieu de sorcellerie sur lequel règne Mefistofele, et enfin dans la Grèce antique ou Faust séduit la belle princesse Elena. Redevenu vieux, Faust médite sur ces expériences et renoue avec Dieu. « Le réel est douleur, l’idéal un rêve ».

La mise en scène de Jean-Louis Grinda est imaginative et fait ressortir l’aspect grandiose et onirique de l’œuvre, en particulier dans la mise en espace des chœurs. Les décors sont mobiles et utilisés judicieusement, constitués essentiellement de structures métalliques légères et de colonnes inspirées de l’architecture du lieu, ils permettent de créer successivement des tableaux grandioses ou des espaces plus ou moins intimistes. Les lieux et le contexte de l’action sont évoqués, avec justesse et poésie, par des projections, moyen devenu récurrent à Orange tant le mur, ce tableau de choix, se prête bien à la création d’images magnifiques et de décors fantastiques.

Jean-Louis Grinda joue sur les contrastes tout au long du spectacle. La pureté immaculée des anges s’oppose avec le noir du démon, la solitude et la richesse intérieure de Faust avec la légèreté festive des fêtes de Pâques, une Margherita pure et candide avec une Elena proche des dieux.

L’aspect onirique de l’œuvre est constamment présent. On pourrait imaginer Faust, épuisé par sa vaine recherche de la vérité, s’assoupissant sur ses livres et vivant ces aventures au travers d’un rêve inspiré par le démon.

On retiendra également l’admirable et saisissante mise en scène des chœurs d’anges du prologue, véritable mur chantant montant vers le ciel et, par opposition, des fêtes de Pâques terriblement baroques, qui donnent lieu à toutes les outrances et à une imagination débridée, tant au niveau des costumes que du fantastique des personnages.

Jean-Louis Grinda propose ainsi une mise en scène convaincante qui parvient à lier les scènes d’un opéra un peu disparate, à produire des images variées avec force et beauté tout en maintenant la tension dramatique. On ne peut que regretter le choix maladroit et l’utilisation non maîtrisée d’une nacelle, censée représenter l’envol de Mefistofele et Faust vers d’autres mondes, qui a abouti ce soir là à une grave mise en danger des chanteurs, épisode tendu devant un public sidéré qui s’est heureusement bien terminé. Il y avait mille autres manières plus poétiques de suggérer cet envol et un excès de machinerie n’apporte rien, surtout quand la technique est défaillante. L’imagination des spectateurs est souvent le meilleur ressort d’une mise en scène.

Du fait de sa double casquette de metteur en scène et de directeur des Chorégies, Jean-Louis Grinda s’offre un cadeau inestimable, celui de choisir une distribution en osmose avec sa mise en scène, en l’occurrence une distribution de haut vol.

Le rôle titre est tenu magistralement par le baryton-basse uruguayen Erwin Schrott, véritable révélation de la soirée, qui porte l’opéra de bout en bout avec charisme tant par ses talents de chanteur que d’acteur. La voix est puissante, limpide, dominatrice et s’impose avec aisance sur cette scène souvent redoutée. L’acteur mène la danse, tour à tour impérieux, affable, facétieux, terrifiant. Il n’est pas seulement cette image glaciale et déshumanisée du démon comme on le représente trop souvent, mais il apparaît bien comme le Diable incarné sur terre. Il devient homme parmi les hommes.

On retiendra également le sang froid à toute épreuve de cet artiste, véritablement endiablé aux deux sens du terme. Dans une situation périlleuse lors de l’incident de la nacelle, il trouve encore le moyen de plaisanter et, celui-ci terminé, il s élance bras ouverts vers le public transi pour déclencher une immense ovation et enchaîner le rôle dans la foulée, comme si rien n’était. Parler de charisme n’est pas un vain mot !

Le Faust de Jean-François Borras est tout en nuances, tour à tour vieillard désenchanté, jeune homme passionné, exalté ou envahi par le doute. La voix est solide dans tous les registres et le timbre clair.

Béatrice Uria-Monzon, qu’on ne présente plus à Orange, incarne successivement Margherita et Elena dans des rôles très différents avec le talent et la faculté d’adaptation qu’on lui connaît. Elle reste parfois un peu en retrait par rapport à l’orchestre et à ce prégnant duo masculin.

Il convient enfin de citer Marie-Ange Todorovich, également fidèle à Orange, enjouée et charmée par ce courtisan démoniaque qu’est Mefistofele, ainsi que Reinaldo Macias et Valentine Lemercier qui complètent une distribution homogène et pertinente.

Les chœurs regroupant les formations des opéras du Grand Avignon, de Nice et de Monte-Carlo ainsi que le chœur d’enfants de l’Académie Rainier III de Monaco constituent un personnage à part entière de l’opéra, en particulier dans le prologue et l’épilogue. Dirigés par Stefano Visconti ils s’intègrent à merveille dans cet immense espace et impressionnent tour à tour par leur puissance et par leurs chants séraphiques avec parfois une immatérialité céleste suggérée par une interprétation en coulisses.

Enfin la réussite de l’opéra tient également en grande partie à la direction de l’Orchestre philharmonique de Radio France par Nathalie Stutzmann, contralto et chef d’orchestre, qui dirige tout en nuances, avec fluidité et toujours dans un bon équilibre avec les chanteurs, cette magnifique musique de Boito, novatrice pour l’époque, tantôt avec la force et la puissance qui sied au démon, tantôt avec la finesse requise par les chœurs d’anges.

Ainsi après le long règne de Raymond Duffaut à la direction des Chorégies qu’il a su porter à un haut niveau de qualité avec nombre de découvertes, Jean-Louis Grinda prend les rênes de cette institution prestigieuse et, à l’instar d’Olivier Py au Festival d’Avignon, il n’hésite pas à produire ses propres créations. Cela est de bonne guerre d’autant plus que la réussite est au rendez-vous. Il fallait jouer ce Mefistofele à Orange et Jean-Louis Grinda l’a fait, devant un public conquis et de manière remarquable.

Jean-Louis Blanc

Images copyright Chorégies d’Orange / Photos DR, Philippe Gromelle

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