« DEJÀ LA NUIT TOMBAIT », UNE EXPERIENCE TROUBLANTE DE L’ILIADE

CRITIQUE. « Déjà la nuit tombait (fragments de l’Iliade) » d’après Homère, conception Daniel Jeanneteau – In vivo théâtre – création dans le cadre de « Manifeste » 2018, festival de l’Ircam au T2G, Théâtre de Gennevilliers – Du 19 au 23 juin 2018.

Nous sommes invités à partager une expérience, c’est ce que nous annonce le programme. Avant d’entrer dans la salle, nous sommes avertis que nous assisterons debout à toute la représentation. Il y a tout de même des possibilités de s’asseoir, ce détail ne doit pas vous effrayer. Nous entrons dans une salle obscure, au sol jonché d’une poussière de terre. L’atmosphère sonore participe au dépaysement. On distingue un jeune homme en tenue d’athlète. L’espace scénique n’est pas clairement séparé d’un espace spectateurs et pourtant très vite nous nous groupons d’un seul côté du plateau. Ça aurait été intéressant de voir si, en tant que spectateurs, nous étions réellement libres d’aller partout et de voir comment un public moins docile et moins bien élevé aurait ou non changé le déroulé de l’expérience. Je nous perçois rapidement comme des fantômes, étant de fait sur le plateau nous participons à l’action, mais d’une manière passive, nous vivons donc notre propre expérience d’être au cœur du dispositif et à la fois d’une certaine façon d’y jouer un petit rôle. Nous sommes des âmes sur le plateau et notre énergie participe inévitablement.

Daniel Jeanneteau nous livre une représentation en deux parties asymétriques « La première, la plus longue, est le déploiement par les mots et par le son de la violence […] des combats vus par Homère ». La deuxième partie est sans texte, silencieuse, c’est la rencontre entre Priam et Achille « le contrepoids exact de toute la violence qui a précédé ». Le danseur et les deux acteurs ne parlent pas. Seule la voix enregistrée de Laurent Poitrenaux nous restitue des extraits particulièrement brutaux décrivant l’anatomie des combattants, leurs armes et leurs impacts sur la chair.

Le tour de force est réussi puisque la brutalité des mots nous saisit et que le mouvement du danseur et du comédien, sans illustrer ou heurter participe à ce déploiement de la violence. Quant à la rencontre du père et d’Achille, dans ce silence, elle nous émeut et nous touche. Le temps est suspendu, terminer la représentation en étant au cœur de l’intime et voir, de si près les comédiens, est intense.

Je trouve très riche de proposer au spectateur d’être dans la scénographie, de devenir un élément « les murs ont des oreilles » comme dit l’expression, et nous étions les murs et l’écho. La rencontre de la lumière, du son, de la danse, des acteurs, des spectateurs et de l’âne – oui parce que l’âne de Priam l’accompagne sur scène et se déplace librement sur le plateau parmi nous – est une véritable expérience In Vivo.

Je regrette qu’on n’ait pas été plus accompagnés dans l’espace à occuper sur le plateau. Pour se laisser surprendre et être au cœur de l’expérience, il aurait fallu qu’on soit dispersés dans tout l’espace. Alors nous aurions pu et nous sentir seul, et avoir peur brutalement de gêner les comédiens, et en même temps nous interroger de ne pas agir face à la violence, des personnages cette fois. Je trouve que l’expérience aurait pu aller encore plus loin en étant pensée avec la place qu’occuperait le public. En tous cas, il est beau de se dire qu’il existe encore un espace où le temps s’arrête, une heure où, à Gennevilliers nous sommes perdus quelque part entre 2500 ans en arrière et aujourd’hui. Le théâtre c’est aussi une parenthèse, un autre espace-temps, et nous l’expérimentons dans ces fragments de l’Iliade.

Norma Soine

Image copyright Mammar Benranou

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