« DES YEUX DE VERRE » : L’ART DE JOUER L’EFFROYABLE

CRITIQUE.  » DES YEUX DE VERRE  » de Michel Marc Bouchard – Mise en scène: Emmanuel Dekoninck ; Avec: Soazig De Staercke ; Patricia Ide ; Jeanne Kacenelenbogen et Alexandre Trocki – Theâtre Le Public, à Bruxelles, jusqu’au 23 juin 2018 à 20h30 – Création – Salle des Voûtes

L’histoire
Dans son atelier, Daniel – célèbre fabricant de poupées – en manque d’inspiration et démotivé depuis bien des années, se concentre tant bien que mal sur le mécanisme d’une de ses créations. Une commande qui ne lui plaît guère, loin d’égayer son humeur déjà bien morose. Judith, sa femme, tente, en vain, d’attirer son attention et de lui communiquer son enthousiasme : demain est un grand jour, des journalistes du monde entier viennent rencontrer LE créateur des poupées aux yeux de verre. Sa technique est, en effet, unique au monde. Daniel utilise des matières premières rares, comme le bois précieux et particulièrement le verre, donnant un aspect extraordinairement réel à ses créatures. Pour Judith, il s’agit plus qu’une simple conférence de presse, l’entreprise familiale serait à nouveau dans la lumière avec en prime, leur grand retour à Miami. Renfermé sur lui-même, Daniel l’écoute à peine, tout comme il nie les tentatives désespérées de sa fille, Brigitte, pour se faire remarquer. Brigitte en manque de reconnaissance, surtout paternel, confectionne les robes des poupées. La jeune femme, plutôt solitaire, a un tempérament perturbé, jaloux, et exprime une partie de ses angoisses à travers des blagues dites à tout va, avec de surcroît un complexe d’Electre poussé à l’extrême, créant le malaise.

Et puis il y a la jeune Pélopia. « Madame Pélopia », une cliente, admiratrice du créateur à qui Judith a donné rendez-vous à l’atelier. Pélopia veut acheter une poupée. Mais pas n’importe quelle poupée, une poupée sur mesure. Et surtout, la belle Pélopia veut voir Daniel. Être face à lui. Les yeux dans les yeux. Dans les yeux… de verre.

Qui est réellement Pélopia ? Et quel sera son rôle dans ce drame absolu, perturbant, déchirant, horrible ? Enfers ou espoirs malsains ? Une vérité crue dans toute sa perverse splendeur.

La mise en scène d’Emmanuel Dekoninck percute le spectateur de plein fouet. Il/elle est quasiment sur scène avec les comédiens, tant la proximité de de ces derniers et l’ambiance du décor semble être une seule pièce : l’atelier du drame. Ce Belge, tout à tour comédien, doubleur, assistant à la mise en scène, musicien, premier prix d’art dramatique et de déclamation du Conservatoire royal de Bruxelles, décrit « Des yeux de Verre » comme étant « L’une de ces pièces rares qui disent la complexité de notre humanité à l’intérieur d’une narration à la construction implacable ». Il met en évidence « les rapports de force et leur évolution au fil de l’histoire ». Il joue avec le « rapport intime de la salle des Voûtes du Théâtre le Public » pour installer, justement, cette « proximité public-acteur ». Pari réussi.

Parmi les nombreuses mises en scène de Dekoninck : « Frankenstein ou le Prométhée moderne » de Marie Shelley ; « L’Écume des jours » de Boris Vian ; compose : « Les Héros de mon enfance » de Michel Tremblay et joue dans « Miroirs » de Fernando Pessoa ; « Amen ou Le Vicaire « de Rolf Hochhuth. Et j’en passe.

Les comédiens :
Patricia Ide (qu’on ne présente plus : comédienne, elle codirige le Théâtre Le Public) dans le rôle de Judith. Judith dont on croit percevoir la personnalité et qui finira par surprendre. À l’issue du spectacle, lors d’un bref échange sur le thème de la pièce, Patricia avouera « Il est vrai que ce sujet n’est pas facile, mais ce qui surprend parfois, c’est de se retrouver face à face avec des personnes du public qui nous avouent s’être retrouvé dans ce genre de situation. C’est terrible et fort à la fois ».

Jeanne Kacenelenbogen (Brigitte), fille sur scène et fille dans la vraie vie de Patricia Ide. Comédienne diplômée du Conservatoire Royal de Mons. Bluffante dans le rôle de cette jeune femme meurtrie par la vie au sein de sa famille, jusque dans le regard qu’elle porte à ce père sur scène. « Cyrano de Bergerac » d’Edmond Rostand ; « Les deux gentilshommes de Vérone » de Shakespeare ou encore « Lapin Lapin » de Coline Serreau, on peut dire que Jeanne est à l’aise sur scène. Elle sera prochainement dans « Comédie sur un quai de gare » de Samuel Benchetrit, au Théâtre Le Public.

Soazig De Staercke (Pélopia et Estelle), la jeune comédienne fait éclater la vérité dans « Des Yeux de Verre ». Elle épate à travers ce personnage complexe. De Staercke a plusieurs cordes à son arc : musique (piano), chant, danse, tant contemporaine que classique, et même jusqu’à l’acrobatie !

Et enfin, Alexandre Trocki, dans le rôle de Daniel. L’humble et excellent comédien Trocki. Il incarne ce père perturbé, dérangé en totale souffrance, dont les actes sont loin d’être assumés. Sans culpabilité pour les avoir commis, et qui, au contraire, se voit revivre, inspiré à nouveau, dans le plus glauque des scénarios, imbibés par ses sentiments controversés. Ce comédien belge (diplômé de l’INSAS), humaniste et modeste, aux talent certain, n’en est pas à ces premières planches. Il collectionne les prix : Prix du meilleur comédien pour « Elisabeth II », de Thomas Bernhard ; Prix du meilleur rôle masculin pour « Un Uomo di meno » écriture de Jacques Delcuvellerie, et Prix de la Critique du meilleur rôle masculin pour « Gibier de Potence – L’affaire de la Lourcine ». Il a tourné dans plusieurs courts métrages et travaillé avec les frères Dardenne dans le « Silence de Lorna ». Si le Théâtre Varia l’a souvent vu sur ses planches, le Théâtre Le Public n’est pas en reste. Lorsqu’Alexandre Trocki est sur scène : on y va !

L’œuvre du dramaturge québécois Michel Marc Bouchard : un sujet qui brûle tant il est difficile. Longtemps tabou, l’inceste reste encore bien trop souvent enfoui dans l’âme de celles et ceux qui ont malheureusement vécu une semblable expérience. « Des yeux de Verre » un huis clos familial. Prenant, cruel, fort sans pour autant ôter le côté sensible avec une certaine pointe de tendresse (on ne peut, en effet, être insensible aux ressentis de ces enfants devenues jeunes femmes). Au-delà de l’inceste, il y a le manque d’amour, la recherche du pourquoi, du soi, du comment avancer dans la vie après un tel acte, un tel vécu. Pardonner ou rester dans le déni ? Essayer de comprendre ou condamner à jamais, voire dériver vers l’irréversible ? Vivre avec ce drame inavoué, ne pas le dénoncer ? Est-ce encore possible d’aimer après ça ?

« Des Yeux de Verre » écrite en 2007 par Bouchard, prix du public Banque Laurentienne (meilleur texte de la saison 2006-2007) a été traduit en plusieurs langues et jouée partout à travers le monde, jusqu’en Corée du Nord ! Cette pièce perturbe l’auteur, qui a du mal à la mettre en scène, il finira par « explorer le tabou de l’inceste et d’en observer les protagonistes ». C’est à travers la pensé de Tchékhov (qu’il admire) que Michel Marc finira par vouloir montrer « ce qu’il ne comprend pas ».

« Des Yeux de Verre », l’œuvre terriblement bien écrite de Michel Marc Bouchard, une pièce à voir, sans nul doute, mais en connaissance de cause. Pour un public averti !

Julia Garlito Y Romo

Assistante à la mise en scène : Julie Duroisin – Scénographie : Delphine Coërs – Costumes : Béa Pendesini – Lumière : Xavier Lauwers – Régie : Robin Van Bakel – Stagiaire régie : Dorian Franken-Roche

Texte publié aux éditions Théâtrales, éditeur et agent de l’auteur.

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