« LA DAME DE LA MER » : A DEMI-MESURE, DEMI-TEINTE…

CRITIQUE. « La Dame de la Mer » – d’après Ibsen – mise en scène de Bernard Starck – Dans le cadre du Cycle Ibsen au théâtre du Nord-Ouest jusqu’au 3 juin 2018.

Le problème d’une maison qui flirte avec l’excellence, c’est qu’on y vient surtout dans l’espoir de l’y trouver. Le Théâtre du Nord-Ouest est un des rares lieux à Paris où la culture n’a pas d’autre mission qu’elle-même. S’il y a un « vrai théâtre » aujourd’hui, à la fois exigeant, populaire et rétributaire des grands textes, c’est là qu’il loge. La direction de Jean-Luc Jeener file les programmations, grands tableaux thématiques entrecroisés d’intégrales d’auteurs, autour d’une exigence de vérité psychologique des interprétations. La porosité des décors prolonge la solennité de la grande salle Laborney, à l’acoustique propice aux échos, à la poésie, au beau verbe at aux belles voix. On entend parfois bruisser la « petite salle » Economides, écrin intime où l’on vient récolter de véritables parts d’âme à même la bouche et les yeux de comédiens remarquablement dirigés. Le Nord-Ouest est de ces théâtres qui élèvent car il estime son public à la hauteur de sa capacité de participation d’âme.

Depuis février 2018, c’est Ibsen, dramaturge norvégien du XIXème siècle, dont l’avant-gardisme est à l’honneur salle Laborney : précurseur du drame psychologique aux grandes heures du drame romantique, lui étale les tourments de l’âme en gris et bleu froids sur d’interminables plages décolorées. Vastes et profonds, ses paysages moroses, infinis, escarpés, houleux, à la lumière toujours teintée mais à la nuit jamais noire, ouvrent continuellement l’espace théâtral vers l’extérieur, un ailleurs qui décline sa présence sur le mode de l’absence ; or cette suggestion, loin d’ouvrir le champ théâtral, crée un huis clos où les personnages perdent la raison. Le peintre norvégien Edvard Munch laisse dans l’œil une même sensation de clôture en vibration, d’ouverture impossible. (Voir par exemple “Two human beings. The lonely ones”(1899)).

La « Dame de la Mer » est une variation poétique sur le thème de l’impossibilité, non pas du monde, mais de l’âme. La mise en scène de Bernard Starck et les lumières d’une évidente intelligence poétique d’Olivier Bruaux, placent dans les yeux la touche particulière des grandes toiles nordiques, et sous les yeux, quasiment rien du tout. Le texte, bien sûr, est un kaléidoscope, mais il y a aussi une disposition des corps et des regards qui nous permet de les prolonger et de suggérer cet espace si prisé au théâtre depuis qu’il n’est plus en plein air. Pour cela, bravo, Monsieur Starck.

Didier Bizet est un hôte de scène savoureux et drôle, grand désamorceur du drame avec l’ancrage de ceux qui lui sont étrangers. Marion Revol est douée en Hilde, la proto Lolita d’Ibsen, jeune sœur rebelle, revêche, morbide et hypersexuelle ; Eva Gentili est une aînée émouvante, sa douleur métaphysique s’avérant aussi vaine à l’élever que ses aspirations romantiques. Olivier Bruaux est un Lyngstrand attachant et tragique, lui pour qui le monde est impossible et qui l’ignore. Quant aux autres… Le texte s’écorche, se prend les pieds, ils s’interrompent, ne s’écoutent pas, et cette inconstance est dommage. Le texte est magnifique, et tout est si près d’être juste avec ce rire quasi shakespearien en filigrane qui tisse et détisse ce drame en bord de fjord -cette fausse mer où échouent des désirs inassouvis et où rêve la Dame.

Marguerite Dornier

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