« IN THE MIDDLE » : LES SWAGGERS SUR LA CORDE SENSIBLE

CRITIQUE « In the Middle » par la Cie The Swaggers de Marion Motin, au Théâtre de Grasse, vendredi 4 mai 2018.

Si l’on s’en tenait à la traduction de leur nom de compagnie « The Swaggers », on pourrait s’attendre à une démonstration hip-hop de rouleuses de mécaniques. « In the middle » est pourtant tout le contraire : les spectateurs de tout âge venus ce soir-là en nombre au théâtre de Grasse, ont en effet assisté à une heure de danse toute en émotion et même en retenue, loin des clichés de performance physique et technique. Il est vrai que le hip-hop a depuis plusieurs années trouvé auprès des chorégraphes contemporains un nouveau terrain d’expression artistique où il s’est métissé, pour son plus grand bien, aux autres esthétiques de la danse.

En mettant en scène sept danseuses qu’elle a sélectionnées dans le milieu des « battles », la chorégraphe Marion Motin, forte de son expérience passée avec Madonna, Stromae ou Christine and the Queens, réussit son pari de s’affranchir des codes pour proposer un hymne féminin à la liberté d’affirmer qui l’on veut être sans faire semblant.

En effet, dans «In the middle », les espaces de liberté d’expression sont disséminés un peu partout comme cachés dans l’obscurité. Grâce à la magnifique scénographie d’éclairage qui fait la part belle aux raies de lumière fusant comme des lasers, morcelant les corps et s’arrêtant souvent sur les visages, les danseuses puisent à cette multitude de sources lumineuses, se libèrent une à une, se permettant de relâcher la mécanique habituelle hip-hop de l’ultra synchronisation des mouvements. Au contraire les gestes et les attitudes sont très individualisés et chacune peut largement donner libre cours à son ressenti corporel, la règle étant de se laisser traverser par ses émotions. C’est pendant leur court solo auquel chacune a droit qu’elles exploitent le plus intensément cette possibilité. Evidemment, il demeure un schéma chorégraphique à respecter, c’est pourquoi elles se rejoignent à l’unisson à des moments précis, qui sont d’autant plus forts qu’ils ne sont pas permanents. Des puristes jugeraient sans doute négativement ce côté quelquefois approximatif de l’ensemble mais justement on n’est pas dans un clip de Beyoncé ni de Mickael Jackson.

Le dépassement des codes tient aussi au choix musical où le répertoire typiquement hip-hop n’arrive qu’à la fin du spectacle : singulier éclectisme où le lyrisme prime sur le rythme, allant des Doors « The end » à la chanteuse Lhasa «El desierto », en passant par les Pixies « Hey » ou alors des paysages sonores indéterminés nourris de divers bruits d’ambiance surtout dans les transitions qui sont particulièrement soignées. Mais les passages les plus forts sont ceux où chante une des Swaggers, Lydie la Peste, qui prend le micro de temps à autre et donne à entendre sa chaude et souple voix soul-jazz qui n’est pas sans rappeler celle d’une Erykah Badu, icone du hip-hop féminin. Elle introduit d‘ailleurs le spectacle avec un chant a capella puis revient plus tard avec un morceau de sa composition « Jack a dit », où la musique douce et enivrante expose pourtant le douloureux thème de la violence faite aux femmes.

Cette ode donc au sensible et à la beauté libre et sans artifice, fait de «In the middle » une belle réussite chorégraphique, dont on pourrait à la rigueur regretter une absence de fil conducteur explicite dans la succession des tableaux. Mais on aura compris et largement apprécié que ce soit à la spontanéité et à la liberté que la chorégraphe a donné la priorité. Le résultat est beau et même puissant.

Jérôme Gracchus

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