LA FIGURE POLITIQUE D’ANTIGONE : ENTRETIEN AVEC ADEL HAKIM

INTERVIEW. Entretien avec Adel Hakim, disparu le 29 août 2017, metteur en scène de l' »Antigone » créée à Jérusalem en 2011 avec le Théâtre National Palestinien.

Dans son séminaire de l’année 1959-1960, L’éthique de la psychanalyse, Lacan fait de l’Antigone de Sophocle le modèle de la «vérité du désir», du «désir pur» comme «pur désir de mort», du «refus et de la légitimité de la révolte face à tout pouvoir» et terminait son propos en procureur : «La seule chose dont on puisse être coupable, au moins dans la perspective analytique, c’est d’avoir cédé sur son désir.»

Pour Adel Hakim, metteur en scène et codirecteur du Théâtre des Quartiers d’Ivry, Antigone est une figure politique toujours actuelle, symbole de l’espoir en l’humain. En défendant les lois des dieux et de la terre — rappelons qu’elle veut à tout prix ensevelir traditionnellement son frère Polynice — contre les lois de l’État, Antigone incarne la résistance avec exemplarité: plutôt que de se plier à l’arbitraire des lois de l’état, elle choisit de “mourir vivante dans son tombeau”. Adel Hakim a mis en scène Antigone avec le Théâtre Al Hakawati connu comme étant le Théâtre National Palestinien. Nous l’avions rencontré pour comprendre son interprétation moderne de la tragédie de Sophocle.

Camilla Pizzichillo : Pourquoi l’Antigone de Sophocle est-elle encore actuelle aujourd’hui?

Adel Hakim : En fait, ce qui est très étonnant dans la pièce de Sophocle, c’est qu’elle aborde de très nombreux aspects de la société et de la politique. C’est une pièce assez courte mais qui, malgré cette concision, aborde de très nombreux sujets.

Le sujet de la généalogie, par exemple, puisque l’histoire d’Antigone ne se réduit pas simplement à ce qui se passe dans la pièce elle même […] : Œdipe qui veut échapper à son destin mais va faire ce pourquoi qu’il a été programmé, c’est-à-dire tuer son père et coucher avec sa mère. Jocaste et ses quatre enfants: Ismène, Antigone, Etéocle, Polynice et Etéocle et Polynice qui vont s’entretuer. Bref, ce qui est intéressant déjà avec Antigone, c’est qu’elle est le fruit de toute cette lignée-là: extrêmement complexe et extrêmement tragique où les identités ont du mal à se définir, où il y a des conflits de famille assez terribles. […] Donc il y a peut-être cette généalogie où les hommes ne peuvent pas s’empêcher d’être extrêmement violents et les femmes d’être extrêmement amoureuses […]

Et je pense que le grand problème de notre époque est qu’elle montre les événements comme s’ils étaient ponctuels : c’est le grand problème de la télévision c’est-à-dire la perte de relation à l’histoire, à l’histoire des événements. La, il y a eu cet assassin de gamins, Mohamed Merah. Personne ne cherche à comprendre quelle est l’histoire de ce jeune homme, pourquoi il en vient à ça.

C’est une tragédie, c’était un meurtrier il n’y pas des doutes mais Œdipe aussi est un meurtrier et pourtant c’était une des plus grandes figures mythologiques de l’histoire de l’humanité parce que il est relié à une histoire. Et sans glorifier le meurtrier, je pense que c’est très important de raconter les origines d’un processus tragique […] La force de la tragédie et de la mythologie grecques est qu’elle est toujours généalogique et que le public qui allait voir ces pièces savait qui était Antigone, connaissait tout son passé. Cela faisait partie de la culture, et je dirais même que cette question de la généalogie est liée à la culture. Si les gens ne sont pas instruits sur l’histoire de leur culture, alors on entre dans le choc des civilisation.

La culture, c’est tout l’inverse du choc des civilisations: Le Mahabharata, Les Mille et une nuits, ou l’Odyssée, proviennent de trois cultures complètement differentes mais elle s’enrichissent les unes les autres. C’est génial : lorsque Peter Brook a monté le Mahabharata, on a découvert en Occident qui était le Mahabharata. Que les Palestiniens rencontrent Antigone, cela montre bien qu’il n’y pas de choc de civilisations et que Sophocle raconte quelque chose aussi bien d’occidentale que d’orientale ou, surtout, d’universel. La culture est universelle mais pour ça il faut faire le lien avec le généalogie donc voila pourquoi Antigone est intéressante.

Ensuite, la pièce parle des rapports entre les hommes et les femmes: très nettement, Creont ne supporte pas qu’une femme puisse le contredire. L’acteur Hussam Abu Eishehil le rend très bien : Creont a pris une décision et le fait qu’une jeune femme, même très jeune, très mignonne, très belle vienne s’opposer à la loi qu’il a dictée, lui est insupportable. Je crois que ceci, évidement, est très exacerbé dans le société orientale.

Antigone fait appel aux lois de la terre et à celles des dieux, et nous avons l’impression que cette loi est une sorte de réminiscence de la loi de Creont, une loi plus antique ?

Adel Hakim : Oui c’est une loi plus antique mais c’est surtout une loi supérieure. Alors, bien sûr, à l’époque des grecs, c’était la loi de l’olympe, la loi des dieux, et à l’époque contemporaine, ce serait les droits de l’homme à être supérieurs aux droits des états. Par exemple, toutes les révolutions arabes se sont faites contre certaines constitutions et lois. Les droits de l’homme ne sont pas respectés dans ces pays et c’est pour cela que nous faisons la révolution, et c’est ainsi que des hommes sont morts pour ces droits de l’homme. C’est ce que fait Antigone et c’est pourquoi je pense que la pièce renvoie à l’actualité.

Pour revenir aux rapports entre les hommes et les femmes, Antigone semble prendre un statut d’homme. Par exemple dans le dialogue avec Creont, elle utilise la langue des lois, la langue de Creont. Aussi dans « Oedipe à Colone », Oedipe appelle Antigone « homme » (anêr). A votre avis, Antigone se détache-t-elle de son genre ?

Adel Hakim : Antigone parle à partir de son émotion, de son instant, beaucoup plus que d’une position de pouvoir. Ce n’est pas pour prendre le pouvoir qu’elle défend ses idées et qu’elle va mourir pour ses idées. Ce n’est pas du tout pour être supérieure à Creont. […] Les hommes sont toujours en rivalité les uns avec les autres. Du coup, Creont considère, lorsqu’Antigone s’oppose à lui, qu’elle est une rivale et […] il ne le supporte pas. Ensuite, il est en rivalité avec Hémon, son fils. Alors que, par exemple, Ismene et Antigone ne sont pas en rivalité: elles parlent avec leur coeur toutes les deux. Je pense que c’est ça la différence. Maintenant, est-ce qu’Antigone adopte un attitude masculine? Ca je ne le sais pas parce que les femmes ont le droit de protester, de s’opposer aux lois, ont le droit d’avoir même un avis juridique.

Il y a, en tout cas, une chose très importante, dont je n’avais pas conscience avant de monter la pièce, une chose qui m’a sautée aux yeux lorsqu’on l’a montée à Jerusalem: le texte qui suit le texte du choeur, parle de l’amour: il commence avec Eros et il termine avec Aphrodite. Lorsque le choeur dit le mot Aphrodite apparait Antigone, qui va partir pour la mort et qui est devenu une image légendaire. Je trouve ça extraordinaire, c’est-à-dire que, alors qu’elle était une vierge, qu’elle ne va pas avoir de mari, elle devient l’incarnation de l’amour.

Antigone est une figure déjà au-delà vie, vivante mais morte, et qui est au service des morts. Comment voyez-vous cela ?

Adel Hakim : Cela rend le personnage d’Antigone plus complexe. Elle n’est pas si sympathique que ça. Elle va entraîner les autres dans le goufre, Creont, Ismène, Eurydice[…] Ce sont les palestiniens qui m’ont donné la réponse à cette question: Antigone meurt pour ques les autres vivent mieux. Sa mort n’est pas un suicide, c’est un acte politique, un acte de résitance, de contestation. Elle meurt pour que Thèbes comprenne qu’un injustice a été commise, pour que Thèbes devienne plus juste. Et c’est ce que disent les palestiniens: certains palestiniens sacrifient leur vie pour que le peuple palestinien ait un avenir meilleur. C’est donc un acte de vie et non de mort.

Propos recueillis par Camilla Pizzichillo
en avril 2012 pour la revue INFERNO

« Antigone » de Sophocle, a été créée par Adel Hakim au Théâtre National Palestinien à Jérusalem-est, avec des acteurs du TNP, en arabe avec surtitres en français, le samedi 28 mai 2011, puis jouée en juin de la même année à Ramallah, Jennine, Naplouse, Haïfa, Hébron, Bethléem avant de terminer sa tournée palestinienne à nouveau à Jérusalem.

Photos Nabil Boutros

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