« LES FACHEUX », DU SHOW DE CARACTERE(S)

CRITIQUE. « Les fâcheux » – d’après Molière – Mise en scène de Jérémie Milsztein assisté de Brice Borg – Théâtre des Muses, Monaco, du 12 au 15 avril 2018.

C’est sur le plateau du charmant Théâtre des Muses à Monaco, qu’ont résonné tambour battant les vers-dynamite des « Fâcheux » de Molière. Cette comédie ballet en trois actes, à l’époque écrite et montée en quinze jours par son auteur, était une commande du roi pour la fameuse soirée de sinistre mémoire du 11 Août 1661 donnée au château de Vaux le Vicomte en l’honneur de Fouquet à l’issue de laquelle ce dernier fut mis sous les verrous par ordre royal.

Avant les douze coups du brigadier, la maîtresse des lieux, la très enthousiaste comédienne Anthéa Sogno, présente la pièce au public alors qu’un des comédiens, Jérémie Milsztein, également metteur en scène de la pièce, est déjà présent sur scène chauffant la salle avec un numéro de mime très amusant. Pour faire venir l’eau à la bouche des quelques centre trente spectateurs, pour la plupart abonnés ou habitués des Muses, elle annonce avoir elle-même « fondu comme neige au soleil » à l’écoute de cette langue française versifiée du grand siècle qu’il devient de moins en moins courant d’entendre dans les théâtres d’aujourd’hui. « Il vous faudra vous y habituer les premières minutes mais ensuite vous vous laisserez complètement portés ! C’est un régal !.».

Promesse tenue assurément : les quatre comédiens de cette adaptation moderne d’un des plus grands succès de Molière de son vivant, glissent sur une avalanche d’alexandrins truculents avec un sacré brio. Ils savent en effet jouer à la fois sur le naturel de la langue la rendant souple et accessible tout autant que sur son artifice quelquefois appuyé comme si Molière lui même avait voulu se moquer du grand style classique de son époque.

Ici tout est langue et jeu : le décor (un simple canapé rouge) et les costumes sont réduits au minimum, une sobriété bienvenue tant le texte est riche dans ce qu’il donne à voir, et surtout à rire. La mise en scène, même adaptée à une esthétique moderne, respecte les fondamentaux. Il y a les parties chantées et dansées (rappelons que c’est une comédie ballet) qui font office d’intermèdes musicaux à la différence près qu’on n’y chante pas du Lully mais des tubes de variétés yéyé dans un esprit « comédie musicale ». L’autre tradition respectée est l’occupation par un seul comédien des dix rôles de fâcheux comme le fit Molière lui-même. A ce défi se colle l’incroyable et jovial Benjamin Witt qui use avec merveille de son talent inné d’humoriste et de transformiste (on pense de temps à autre à un Vincent Dedienne ou à un Fernand Reynaud).

« Les fâcheux » sont en effet une succession de sketchs portraiturant des personnages caricaturaux et hauts en couleur (que des hommes à une exception près, Molière s’étant acharné deux ans plus tôt sur la gente féminine avec « Les précieuses ridicules »). On se rend compte rapidement de la modernité du dispositif et de sa proximité avec les stand-up et autres one-man ou woman-show d’aujourd’hui. A ce jeu là, Benjamin Witt excelle passant du danseur d’aérobic en collant, au garde du corps à lunettes noires et oreillettes, sans compter le savant coincé avec son cartable. Mais le clou est assurément le rôle du chasseur de cerfs, en treillis et gilet verts de rigueur: c’était déjà à l’époque de Molière un sacré numéro, suggéré par Louis XIV lui-même, d’où sans doute sa longueur et le soin apporté au texte entre absurde, logorrhée et ridicule, où passe tout le vocabulaire technique disponible de la chasse à cour. Avec son débit hallucinant, le comédien rend la scène tordante et franchement jubilatoire surtout qu’il a choisi, pour corser le tout, de prendre un accent belge prononcé. L’autre tour très réussi est celui de la dispute sur la jalousie entre la fâcheuse Clymène et le fâcheux Orante : schizophrène, Benjamin Witt se travestit en femme un peu trop maquillée pour incarner la première et joue le second à l’aide d’une marionnette à mains représentant une tête de serpent. On navigue alors entre un numéro cabaret de faux ventriloque et une séquence hystérique de Muppet Show.

Que dire alors des trois autres comédiens ? Jérémie Milsztein remue son corps fluet, presqu’en caoutchouc, et son visage éberlué pour donner au rôle du valet La Montagne un caractère à la fois lunaire et rebondissant. Réduite au rôle presque décoratif d’Orphise, Justine Martini sait quand même tirer son épingle du jeu entre comique chic et ondulations sexy dans sa robe moulante et ses talons aiguilles rouges. Emmanuel Rehbinder quant à lui, a la lourde tâche d’incarner Eraste qui reste présent sur scène du début jusqu’à la fin de la pièce : un rôle peu évident à colorer de par sa monotonie de ton, entre monsieur loyal de mauvaise humeur et protagoniste énervé d’une historiette amoureuse servant de prétexte au défilé des numéros de fâcheux, tout cela en costume trois pièces un brin austère. Heureusement pour lui, il peut se détendre dans les intermèdes musicaux où il donne à entendre une voix de baryton chaude et agréable et peut enfin se faire chanteur de charme tout sourire.

On pourra peut-être discuter du choix de la vidéo pour la scène finale mais cela n’enlève rien à la belle réussite d’ensemble de cette mise en scène vigoureuse, efficace et très divertissante. Tous formés au cours Florent, les quatre comédiens, malgré des partitions à jouer très inégales, savent donner à leur jeu le maximum de relief pour le plus grand bien des zygomatiques de la salle. Ils servent à merveille une pièce finalement peu connue mais néanmoins géniale, du panthéon de l’Illustre Théâtre. Prochaine cible des « fâcheux » : l’Avignon off 2018 où la troupe jouera pendant toute la durée du festival, au théâtre « La Condition des Soies »

Jérôme Gracchus

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