« BOURRASQUE », DE NATHALIE BECUE : « SENTIR LA CONTAGION DE LA DOULEUR »

CRITIQUE. « Bourrasque », variation sur L’ombre de la vallée de J.M. Synge, de Nathalie Bécue, mis en scène par Félix Prader, avec Nathalie Bécue, Pierre-Alain Chapuis, Théo Chedeville et Philippe Smith. Au Théâtre de la Tempête, salle Copi, jusqu’au 15 avril du mardi au samedi à 20h30, dimanche à 16h30.

C’est l’un des plus beaux textes de la saison. Nathalie Bécue a adapté les pérégrinations de Synge avec amour, infléchissant ses rugosités irlandaises d’une ardeur fébrile.

« Bourrasque », c’est la poésie cosmique descendue sur l’épure d’un verbe aussi vieux que les îles d’Aran qui l’abritent ; « Bourrasque », c’est la métaphysique de la bergère. S’élève une litanie vibrante adressée aux étoiles, pour cet « où suis-je » qui précède le « qui suis-je », pour le trou noir, la masse, la poussière, l’engloutissement, la disparition, l’inconnu, la création, sa densité, son absence, le trop plein, le vide… Le vertige d’Alice Burke un soir de tempête est celui d’un cœur simple dans le langage du monde. L’espace d’un entre-lumière avant l’extinction de la salle, Nathalie Bécue, ample, vibrante, ancrée et tendue vers des ciels invisibles, livre une formidable démonstration de sa maîtrise de l’abandon.

Encore aux prises avec ce jaillissement d’être brut et pur, il nous faut quelques battements de cœur pour l’habituer aux ombres de la scène, pénétrer le deuil terrestre d’Alice Burke et investir sa maison de pierre tandis que « perdu, ailleurs », le vent se lève. Les yeux pleins d’orage et la voix blanche, elle embarque les âmes qu’elle a tendues vers elle : « Je suis en colère tellement je suis triste. »

Daniel Burke, le fermier sans métaphysique, le fermier malheureux, s’est figé là dans une mort subite et inviolable et sa veuve, saisie de solitude, et figée depuis cent ans, voit sa « vie grise » déchirée par « la grande trouille ». La trouille de quoi ? Car la mort, toute proche, incarnée dans la dépouille de son mari immobile, ne l’effraye pas. C’est une femme des montagnes, qui croit aux fantômes et qui ne les craint pas.

Est-ce un fantôme qui franchit son seuil, dans l’orage, pour mettre son errance, et son immense « dehors » dans l’espace sans projet où elle vit confinée ? John, mû par le timbre envoûtant de Philippe Smith, est un porteur d’histoires venu récolter quelques miettes au foyer de la dernière maison allumée sur les chemins rocheux d’Aran. Quand Alice Burke laisse son hôte dans cette étrange veillée, et que Dan Burke se redresse, bien vivant et saoul, c’est toute une vie de spectateur qui vacille à son tour : John pourra-t-il refuser d’être acteur de cette histoire-là ?

Pierre-Alain Chapuis est un Dan Burke massif, en corps et en être, plein de passé, de rancœur et de l’épaisse rusticité que les silences ont tannée sur sa peau et sa voix. Quatrième entrée en scène, la jeunesse vacillante de Théo Chedeville prête ses fougues à Michaël Dara, le marin en quête de réconciliation avec la terre, qui cherche à être au sol et trépigne dans la vallée, encore la tête à moitié immergée des rêves d’avant, les rêves enterrés de large et de houle. La paix est-elle plus haut, dans la montagne ?

La mise en scène de Félix Prader, attentive aux éclats de verbe sublimés par les voix de Bécue, Chapuis, Chedeville et Smith, est un effacement, une ombre, pour que la poésie éclaire. Il veut saisir le présent et la présence énorme des protagonistes dans la suspension du temps du théâtre. Sa scène se dépare du moindre artifice, se fait couloir pour l’émotion de cette parole vitale qui balaye le silence effaré du spectateur, s’oublie dans une pudeur parfaite. J’entends encore la voix pleine et rocailleuse de Bécue la Burke souffler la bourrasque : « J’ai trop la trouille pour pas y aller ».

D’un élan vital et poétique, elle engloutit le motif radical de la mort.

Marguerite Dornier

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