« ARLEQUIN POLI PAR L’AMOUR »… ET BIEN POLI !

CRITIQUE. « Arlequin poli par l’amour » texte de Marivaux, mise en scène et scénographie Thomas Jolly – La Scala Paris – jusqu’au 27 octobre 2018 à 18h30.

Marivaux a eu le don en ce siècle des lumières d’écrire des fantaisies sentimentales qui, au-delà de leur apparente légèreté onirique, contenaient en filigrane des pics lancés au pouvoir, critiques qu’il développera ensuite dans des comédies sociales où des lieux utopiques (Cf. « L’île des esclaves ») serviront de cadre à sa pensée pré-révolutionnaire. Comme si ce grand littérateur amoureux de théâtre – sa rencontre avec les comédiens italiens en fut un déclencheur – avait toujours eu besoin du recours d’un jeu de miroirs pour réfléchir une pensée sans concession. « Arlequin poli par l’amour », son premier succès théâtral écrit en 1720, en est à bien des égards le rejeton vivace.

S’emparant avec une jubilation palpable de ce jeu d’apparences à hautes vertus révélatrices, un autre grand amoureux du théâtre – le très contemporain Thomas Jolly qui après avoir créé l’épopée monumentale d’Henry VI à Avignon en 2014 l’a de nouveau enthousiasmé avec son « Thyeste » donné dans la Cour lors du 72e Festival. Au travers d’une mise en jeu et d’une interprétation époustouflantes d’énergie, lui et sa troupe de La Piccola Familia, animés comme à leur habitude par une passion exacerbée de l’Art « Vivant », portent jusqu’à nous la fougue d’une jeunesse débordant d’une vitalité transgressive propre à déjouer les diktats d’une fée en mal d’amour.

En effet si l’argument de départ peut paraître léger – les faveurs du bel et naïf Arlequin, amoureux de la bergère Silvia, sont convoitées par une fée machiavélique qui entend bien mener « à la baguette et jusqu’au bout » (ah la coquine…) ses désirs tout puissants – le traitement flamboyant qui lui est assigné le rend passionnant… de bout en bout. D’emblée l’adresse savoureuse aux spectateurs opère comme un philtre : sur fond de musique enlevée, les protagonistes en fond de plateau se détachant de profil rejoignent d’un pas assuré le bord de scène pour, en position frontale, nous envoyer en pleine face qu’ils seront « amoureux, pas toujours amoureux ordinairement, mais amoureux ça oui ». Les lumières d’une gigantesque guirlande s’éteignent alors une à une, une pluie d’étoiles scintillantes tombe des cintres, le noir complet advient. La magie onirique, ainsi splendidement amorcée, s’empare de chacun.

Rires et ricanements sardoniques annoncent l’arrivée d’une fée sexy mais/et méchante à souhait. Ne trouvant pas Arlequin à ses pieds, elle devient très colère jusqu’à déclencher l’ondulation des rideaux de fond de scène et leur écroulement dans une musique d’enfer. Arlequin fait alors son apparition en caleçon et tricot de peau, la tête au sourire béat surmontée d’un bonnet aplati, et s’étonne des rires des lutins qui l’entourent. Sa première leçon d’acculturation donne lieu à de savoureux moments où il s’empare de la baguette magique afin de la détourner en instrument de sourcier ou encore, invité à baiser la main de la fée, il se la met goulument en pleine bouche. Mais la fée elle aussi porte son pesant de ridiculité, certes beaucoup moins sympathique mais pas moins hilarant. Ainsi lorsqu’il s’agit d’apprendre à dissimuler ses défauts, la fée appelle-t-elle à l’aide : de quels défauts pourrait-elle en effet, elle si parfaite, souffrir ? Non elle a beau chercher, elle ne voit pas, vraiment pas… Le rire d’une ânesse lui répondra alors en voix off.

Un dîner à deux voit la fée, assurée de ses pouvoirs (tant physiques que régaliens), se trémousser en vain pour faire valoir ses charmes aux yeux d’un Arlequin qui lui n’en a que faire, décidément imperméable aux intentions pourtant claires de la fée du logis. Et lorsque la question lui est posée concernant ce que la tendre chanson choisie par son hôtesse lui inspire, il répond tout de go : « un grand appétit ! ».

Pour passer du Palais de la fée aux verts pâturages où paissent les moutons de la bergère, un simple changement à vue de filtre lumineux suffira, le tapis rouge deviendra alors herbe verte dans un instantané déclenchant les rires. Le théâtre, lieu de l’illusion, se dévoile sans fard le lieu des manipulations savoureuses. Arlequin déclare à Sylvia son amour éperdu « tant qu’il sera en vie ». Sa maladresse de grand tendre benêt, naïveté cultivée chez lui comme un art de vivre, l’amène à des bévues délicieuses qui le rendent absolument « fréquentable ». Pour saluer la belle, il lui secoue vigoureusement le bras et pour lui baiser la main, lui suce avec grande gourmandise les doigts qu’elle lui tend. Lui dérobant avec douceur son foulard de cou, ils s’enlacent tandis que les moutons tournent comme des poupées autour d’eux pour célébrer l’événement sur des airs de musique rock appuyée. C’est alors, après le baiser qui scelle leur amour, que descend des cintres un immense drap tendu avec calligraphié en lettres bâton le titre de la pièce en cours, sous une pluie de confettis géants. Autant de légèretés ravissantes qui rendent furieuse la rivale défaite. Silvia entonne « un jour mon prince viendra », échos de Disney dans les personnages « réinventés » par Thomas Jolly sans la mièvrerie qui souvent s’y attache.

Suivront des saillies improbables (« oh Marivaux ! » à propos d’un certain mouchoir), des leçons cocasses de travestissement du sentiment amoureux pour faire croire et accroire afin de déplier toutes les subtilités du dévoilement d’un amour qui pour mieux se montrer à nu doit d’abord se dérober. On s’amuse beaucoup sur le plateau et ce jeu de l’amour projeté avec autant de frénésie joyeuse nous comble d’aise.

Viendra le moment où Arlequin, émancipé et instruit des bizarreries de ce qu’aimer veut dire, va nourrir une riposte pour « neutraliser » les velléités malveillantes de la fée aux prétentions omnipotentes. Aidé par Trivelin, Arlequin usera alors de la ruse pour subtiliser l’objet de pouvoir de la fée… devenant à son tour l’instrument de la domination. Après le triomphe de l’amour, la chute espérée est bien plus sombre que prévue. Silvia, séparée désormais d’Arlequin par le grand rideau, ramasse son bonnet et… N’y aurait-il pas d’amour heureux, comme se plaisait à le dire le poète et à le chanter le maître chanteur à moustaches ? Toutes les histoires d’amour finissent-elles mal en général comme se plaisaient encore à le susurrer les Rita Mitsouko ? Les désillusions ont-elles vocation à être légion ?

Thomas Jolly présente ici une version contemporaine diablement déjantée de l’« Arlequin » de Marivaux en en respectant, sinon toujours la lettre du moins constamment l’esprit. La fougue en soi révolutionnaire d’une jeunesse socialement privée de la culture dominante et qui finit par ne pas s’en laisser « conter » par une fée aux ambitions liées à sa classe à qui tout devrait être dû de par sa naissance, est mise en jeu dans une scénographie débordante de créativité sonore (musique rock qui décoiffe) et lumineuse (jeux de lumière « à l’unisson ») habitée par des comédiens et comédiennes à l’énergie communicative. Cette fête des sens a un effet énergisant que l’on peut mesurer à l’intensité des applaudissements nourris et au sourire banane arboré par les jeunes et moins jeunes spectateurs. Ce qui n’empêche aucunement de réfléchir aux désillusions, tant amoureuses qu’à celles liées aux enjeux de pouvoir, comme nous y invite le metteur en scène prodige en refusant le happy end.

Yves Kafka
Vu au TnBA, bordeaux en avril 2018.

Photos Nicolas Joubard

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