« PRICE » DE RODOLPHE DANA : UNE SAISISSANTE EXPERIENCE A VIVRE

CRITIQUE. « Price » d’après le roman de Steve Tesich – Création collective dirigée par Rodolphe Dana – La Scène Watteau, Nogent-sur-Marne – Le 07/04/2018 à 20:30 / NEST,nord Est Théâtre, Thionville – Du lun. 16/04/18 au mar. 17/04/18

« Ce fut comme une apparition », ainsi Flaubert annonçait-il dès les premières pages de son roman le coup de foudre de Frédéric Moreau, bachelier de dix-huit ans, pour Madame Arnoux entrevue sur le bateau qui le ramenait à Nogent sur Marne, amour aveuglement impossible qui annonçait les déboires sentimentaux de ce personnage de papier créé à l’image de l’écrivain. Daniel Price, le héros du roman de Steve Tesich – porté fort subtilement au plateau par Rodolphe Dana qui en délivre toute la quintessence – a le même âge que le héros de L’Education Sentimentale. Lui aussi semble un copié-collé de son auteur, et il va lui aussi tomber raide amoureux d’une jeune-fille, Rachel, entrevue furtivement derrière un arbre où il se dissimulait ce soir de déroute mémorable où il venait de perdre le combat qui lui aurait permis d’échapper au destin d’East Chicago où sa famille et lui s’engluent. Sauf que nous ne sommes plus au XIXème siècle mais dans les années 1980 aux Etats-Unis et que la violence des sentiments va être poussée à son paroxysme.

Peut-on en finir avec la destinée toute tracée d’une classe ouvrière sans autre horizon d’attente que la raffinerie de pétrole qui déverse ses fumées toxiques sur la ville gangrénée par la misère industrielle ? Peut-on déjouer les assignations liées à son milieu d’origine et aux carences affectives de son géniteur dont il est le (im)parfait rejeton ? Ce sont les questions posées d’emblée par l’échec de Daniel Price, jeune étudiant de l’Indiana, qui vient de perdre un combat qu’il n’aurait jamais dû perdre refermant à jamais sur lui les portes de l’issue de sortie miraculeuse offerte par le sport à quelques rares élus. Pourtant trente secondes avant le gong final, il menait aux points contre son adversaire de lutte, et puis, allez savoir pourquoi, il a bêtement lâché prise pour abandonner la victoire à l’autre. « Bon sang, Price ! Tu le tenais ! Tu le tenais, je te dis…. Dis-moi, Price, je veux vraiment savoir ! Pourquoi tu as fait ça ?… Renoncer comme ça ?! », répète en boucle son entraîneur hébété, qui, K.O. debout, ne se remet pas de l’échec – pourtant programmé – de son poulain pris dans une compulsion de répétition qui le dépasse.

Ce qui vient alors à l’esprit du « pèredans », c’est l’image de son père… Donner raison à ceux qui nous ont donné tort… Antienne à laquelle Daniel Price n’échappe pas. Désobéir à l’injonction d’échec du père – qui ira jusqu’à lui faire promettre de ne jamais rien espérer de la vie – se révèle pour le fils un impossible défi, un défi aux enjeux rien moins que vitaux. En effet, ce que ce père lui a légué c’est son manque d’amour à lui, lui qui, le corps rongé par un cancer de la moelle qui le grignote (« sang vicié alors qu’auparavant cette poche devenue purulente abritait une cage à oiseaux avec un rossignol toujours prêt à chanter »), cloué sur une chaise à roulettes, tourne en rond dans sa tête malade le souvenir dévastateur du sourire qu’un jour un autre homme a déclenché sur les lèvres de sa femme, un sourire dont il n’aura, lui, jamais l’adresse, jamais la jouissance.

Alors lorsque le père meurtri rappelle à la chair de son sang – viciée par l’hérédité – qu’elle n’a rien à attendre de l’amour d’une femme, le fils implose littéralement. Venant tout juste d’éprouver ses premiers émois amoureux au travers du nom de Rachel dont la figure est à interpréter entre réalité et fantasme, comment pourrait-il supporter la prédiction de sa défaite à venir alors qu’il voit dans cette rencontre miraculeuse l’antidote à la désespérance annoncée par son géniteur ? « Tu dois suivre mes traces. Tel père, tel fils », injonctions d’une rare violence claquant à la figure du fils comme une déflagration à laquelle il répond par une décharge physique de même intensité, renversant le chariot du malade et mettant à terre le geignard vieillard, Cassandre sans beauté.

La violence de ces êtres souffrants est à chaque seconde palpable, y compris quand elle se pare de l’humour désespéré du langage venant comme un point d’orgue souligner la cruauté de ce que vivre suppose de blessures. Car, aucun des personnages n’est odieusement malade. Ou bien, s’ils le sont malades, c’est de l’existence. Le père pour n’avoir jamais été aimé (du moins c’est ce qu’il se raconte… mais est-on autre chose que ce que l’on se raconte à soi… après avoir interprété le regard des autres à son sujet ?), la mère pour avoir eu l’audace d’échapper au mur de briques construit par l’amour envahissant d’un époux qui l’étouffait, le fils pour être pris en étau entre un père désabusé et une mère envahissante à son tour, intrusive à souhait, ses deux potes, Larry Misoria l’écorché vif, le révolté, qui envoie tout péter et Billy Freu(n)d l’éternel béat qui aurait pu devenir un footballeur exceptionnel mais qui ne s’en souvient même pas, tous ont en eux une capacité à souffrir – ou/et à faire souffrir – liée à leurs besoins « démesurés » d’amour.

Deux personnages méritent un traitement particulier. Rachel, elle par qui le « scandale » de l’amour arrive, amour entrevu par le protagoniste comme la planche de salut qui lui permettra de s’affranchir de toutes les contingences, et son mentor, l’énigmatique homme en peignoir qui veille sur elle « comme un père ». L’un et l’autre ont su s’affranchir du manque en le comblant sans trop d’hésitations. Qui est Rachel, une jeune-fille capricieuse ou une intrigante menant par le bout du nez un jeune amoureux conquis à sa cause ? Qui est-il cet homme qui se ré-jouit que « sa fille » puisse être désirée par ce jeune-homme sans expérience ?

La chatte sur un toit brûlant jouera du charme magnétique qu’elle opère sur le anti-héros en construction en soulevant en lui le couvercle du désir faisant de ce récit d’apprentissage, pris entre épiphanies et désastres, une éducation sentimentale aux multiples rebondissements jusqu’à la chute finale. « Le problème avec l’amour c’est que c’est à la fois un poison et un remède, et qu’on ne sait jamais lequel des deux on avale »… Vérités et mensonges, doutes et certitudes, participeront de la même « réalité » : celle de la complexité du vivant si finement mise en jeu par Steve Tesich au travers d’une écriture ciselée comme une pointe de diamant rayant de la carte toute pensée convenue et qui trouve en Rodolphe Dana un alter ego sur un plateau.

Sans fioriture encombrante, sans accessoire ou si peu, sans autres costumes que les leurs, sans artifice scénographique – les acteurs restent sur scène ou disparaissent dans des coulisses à vue (simple rideau transparent) qui créent des espaces d’où ils ressortent – cette plongée in vivo dans l’Amérique des années 80 a quelque chose à voir avec nos destinées. Pris entre fantasmes et réalités, les personnages s’extraient de la fiction collective pour venir s’adresser frontalement à nous dans des épisodes parfois totalement oniriques (Cf. le « jugement » de Rachel par Daniel). Et paradoxe théâtral, c’est dans cette adresse directe que le « spectacle » trouve sa « réelle » identité. Les personnages-personnes nous disent ce que nous ignorions d’eux mais savions au fond de nous-mêmes. Remarquable en tous points, ce spectacle n’en est pas un…

Il est beaucoup plus : une saisissante expérience à vivre qui nous projette bien au-delà d’une simple « représentation ». En effet, au-delà de la focalisation interne liée au regard subjectif que Daniel Price porte sur les bouleversements de sa propre existence mise en effervescence par la rencontre de Rachel – incarnation de l’Amour autant fondateur que destructeur – ce sont nos histoires qui défilent devant nous et en nous jusqu’à l’explosion finale… Explosion à prendre au sens propre comme au figuré et dont on ne dira mot, laissant à chacun le soin de la découvrir afin de pouvoir apprécier s’il s’agit-là d’une véritable ouverture sur un ailleurs moins désespérant, ou pas.

Yves Kafka

Photo Jean-Louis Fernandez

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