« NATYOTCASSAN » : ELLE PARLE DONC NOUS DANSONS

CRITIQUE. CONCERT DES « NATYOTCASSAN » – L’entrepont à Nice, le 17 mars 2018.

Ce samedi soir de mars, la salle de l’Entrepont à Nice a une fois de plus prouvé qu’elle se voulait une scène d’avant-garde artistique (et elle sont si rares dans le coin) dont la programmation est désormais suivie par un public averti friand de nouveautés et de création tous azimuts. Entre les murs bruts de cet ancien abattoir municipal, a raisonné un concert électro hors-normes donné par le duo Montpelliérain « Natyotcassan ». Il avait pour mission de clore en beauté la dixième édition du festival des « Journées Poêt Poêt », dix jours dédiés à la lecture publique et à la mise en scène de la poésie contemporaine dans divers lieux vivants de la Côte d’azur ; organisée par la compagnie niçoise « une petite voix m’a dit » et son « PoêtBüro », l’édition 2018 était marrainée par la poétesse et parolière pop Valérie Rouzeau.

Rien donc d’étonnant à ce que soit donnée en clôture une carte blanche à ce groupe si singulier formé par la charismatique poétesse, chanteuse et comédienne Nathalie Yot et le musicien et arrangeur électro Denis Cassan. Cinquante minutes (seulement) d’une dance party qu’il fallait savourer autant avec son cerveau qu’avec ses pieds même si le public présent, désorienté d’abord puis conquis, mit un peu de temps avant d’envahir le dancefloor improvisé pour l’occasion.

Ainsi quand le concert débute apparaissent au micro une grande brune, la coupe au carré, en chemisier rouge (« pour faire bourgeoise » dit-elle) mais qui ne manque pas d’évoquer ce que portaient les Kraftwerk au temps de « the robots », et son comparse, qui penché sur ses machines, tête rasée à lunettes et en survêtement, nous ramènerait presque au style Bronski Beat. Le ton est donné : on entre immédiatement dans le meilleur de ce que fut l’électro-dance des années 80, avec ses beats hypnotiques que le musicien amplifie, accélère ou enrichit de couches sonores au gré de ce qu’il sent entre elle et lui, mais aussi du public. Sur ce tapis électronique, vient se poser le parler sans chanter irrésistible de la poétesse avec sa voix neutre, sans affect, parfaitement articulée, calée subtilement sur les basses rythmiques, dont le timbre et le débit rappellent avec malice les speakerines d’aéroport (avant qu’elles ne deviennent synthétiques) : sauf qu’il ne s’agit pas ici d’annoncer les horaires des avions, mais plutôt de dérouler une poésie aussi minimaliste que drôle, ironique et décalée, entre l’autodérision absurde d’un Philippe Catherine (objet d’admiration revendiquée par la poétesse) et les hallucinations intimes d’une Brigitte Fontaine (le foutraque en moins).

L’efficacité de l’alliage est redoutable : car plus les mots sont débités calmement, répétés en liste à la Pérec comme des mantras ou des slogans, plus ils deviennent puissants et s’imposent dans les têtes, et plus les sons et les beats électro pénètrent dans les corps, bientôt envahis par le démon de la danse. Comme si les uns démultipliaient l’effet des autres. C’est là que le projet d’une poésie dansante prôné par le duo prend tout son sens. L’humour et l’ironie caustique des textes (mais aussi de la musique) font le reste : on retiendra quelques pépites qui dans le contexte du concert pimentent naturellement le plaisir comme « ma tête est une salope », « même les animaux jumeaux, ils ne se ressemblent pas », ou encore « je grandis la tête la première ». Pourtant les thèmes abordés sont souvent loin d’être légers ou joyeux entre la solitude, la mort, la violence, l’exclusion ou le mal être social; hormis peut-être l’apothéose du morceau final « Je ne sais pas danser » qui a tout pour devenir un morceau culte où l’on entend la poétesse affirmer sans filtre que la danse et l’amour (sexuel cela sentant) c’est la même chose mais que si elle ne sait pas faire la première, elle sait très bien faire le second : une sacrée proposition reçue 5 sur 5 par le public trémoussant (à l’instar du célébrissime tube « Voulez-vous coucher avec moi ce soir ? ») surtout qu’alors qu’elle n’avait pas vraiment bougé de derrière son micro depuis le début du concert cultivant distance et modestie, la grande brune au chemisier rouge prise d’un coup de vrille, descend subitement de scène pour faire montre quelques secondes de ses capacités de « non-danseuse » en pogotant avec élégance et frénésie au beau milieu du public !

Pour le moment Natyotcassan tourne surtout dans des festivals dédiés à la poésie dont l’audience demeure somme toute limitée (prochaine performance le 20 mars à Grenoble à l’espace 600 . Et pourtant ses concerts auraient toutes leur place sur des scènes musicales plus ouvertes en ces temps d’une pop française vigoureuse et très créative. La sortie prochaine d’un EP saura sans doute attirer l’attention des programmateurs en mal de singularité. A quand un titre sur une bande-son des inrocks et un concert aux eurockéennes ou aux francofolies ? C’est tout ce qu’on leur souhaite car leur musique et leur texte en plus de leur talent font un bien fou ; les Niçois de l’Entrepont peuvent en témoigner !

Jérôme Gracchus

Pour plus d’informations sur Natyotcassan : http://natyotcassan.wixsite.com

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