« FORME SIMPLE » : LES VARIATIONS DÉLICATES DE LOÏC TOUZÉ, UNE DANSE INSPIRÉE

CRITIQUE. « Forme simple » de Loïc Touzé – Danse, création 2018 – mardi 13 mars — 20h30 & mercredi 14 mars — 20h30 – LU, Lieu Unique Nantes, et en tournée.

En arrivant dans la salle de spectacle pour voir la dernière pièce de LoÏc Touzé, tu as peut-être en mémoire l’interprétation des Variations Goldberg de Jean-Sébastien Bach au piano par Glenn Gould, que tu as beaucoup écoutées et que tu continues de beaucoup écouter. Tu te souviens peut-être aussi des mots de Cioran : « Après les Variations Goldberg — musique « super essentielle », pour employer le jargon mystique — nous fermons les yeux en nous abandonnant à l’écho qu’elles ont suscité en nous. »

Tu sais aussi que tu viens assister à un spectacle de danse contemporaine. Qu’il durera à peu près une heure. Une fois installé dans ton siège — à mi-hauteur des gradins car tu aimes avoir une vision panoramique du plateau —, tu aperçois dans la pénombre, placé au centre, en fond de scène, comme s’il flottait sur un grand tapis blanc, un clavecin. Pas un piano. Tu te dis que c’est bien, que Bach jouait aussi sur un clavecin. Tu te prépares à la sonorité métallique de l’instrument. Tu n’es pas sans avoir une appréhension de la manière dont tout cela va se passer, car tu as le souvenir de nombreuses tentatives avortées mêlant les corps et un instrument de musique.

Tu t’en rends à peine compte, mais les quatre interprètes se sont glissés sur le plateau, discrètement. Trois danseurs (deux femmes et un homme, légèrement costumés — étoffes aux couleurs sombres, jambes et bras nus —, le visage grimé en blanc) et la claveciniste Blandine Rannou, une référence dans le genre.

Dès les premiers mouvements, lents, suggérés, souvent figés dans une pose, tu sens (la musique encore en suspens) que la danse agira en contrepoint, qu’elle ne sera évidement pas illustrative. Dès les premières notes, tu vois que l’une ne déparera pas l’autre. Tu t’en réjouis. À chaque variation, son tableau chorégraphié, soigné, précis, élégant — jusqu’à cet ultime hommage que les danseurs rendent à la musique, hors plateau, dans l’observation de la claveciniste effleurant silencieusement son clavier, tandis qu’une note, par hasard, s’échappe. A chaque tempo, son histoire, comme celle où les danseurs semblent se remémorer quelques pas en les esquissant.

Tu vois aussi beaucoup de joie et d’ironie : tu le vois dans la diversité de la gestuelle des danseurs, proche de la pantomime, proche de l’essai contrarié (par un déséquilibre feint, par une chute soi-disant impromptue, par des entrechocs ou des enlacements complexes), proche des exercices gymniques ou proche d’un ralenti cinématographique. Tu aimes la diversité des tempos de la musique, du plus vif au plus lent. Tu t’amuses des regards distanciés que tend régulièrement vers le public chacun des interprètes, qui semblent dire qu’on peut aussi se moquer des codes du baroque. Tu souris en particulier aux airs ahuris du danseur et à ses allures de gymnaste rétro (short à mi-cuisse, marcel bordeaux, petite moustache et bracelets de force.) Oui, Bach et la sublime « mécanique » de ses variations — comme celle de la danse baroque ou de la danse contemporaine ou comme finalement celle de toutes les tentatives des corps en mouvement — en prennent tout à coup pour leur grade.

Mais tu sais que l’humour n’empêche pas le respect. Tu te laisses à nouveau séduire par les phrases musicales et le charme de leurs variations. Ce faisant, tu acceptes de te laisser observer par les danseurs, cette fois assis devant toi, immobiles.

Puis, tu te réjouis de les voir à nouveau évoluer sur le plateau. Tu aimes la façon dont leurs corps se rejoignent, se déhanchent, se relâchent… Tu te dis que ça pourrait ne pas s’arrêter. Tu éprouves à nouveau le silence car le clavecin s’est tu, tandis que les interprètes continuent de danser et que la lumière, peu à peu, décroît.

Tu repars du théâtre en t’abandonnant à l’écho que la musique et les gestes ont suscités en toi. Tu n’en es pas mécontent. Tu te dis que tu es même peut-être un peu heureux.

Stéphane Leca,
à Nantes

Spectacle vu le 14 mars 2018 au Lieu unique, à Nantes.
Prochaine représentation : 9 juin 2018 – June Events, Atelier de Paris

Photo Martin Argyroglo

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