« L’AVENIR DURE LONGTEMPS » : L’ART D’ÊTRE UN « FOU »

CRITIQUE. « L’Avenir dure longtemps » de Louis Althusser – Avec Angelo Bison – Mise en scène Michel Bernard – (*) – Theâtre Le Poème 2 – 30, rue d’Ecosse – Bruxelles. jusqu’au 18 mars 2018 à 20h00

L’histoire: Il est fou. Il est dépressif, presque depuis toujours. Il est à la recherche de son identité ou plutôt de pouvoir s’exprimer face au monde, face aux autres, pour expliquer son crime. Il a étranglé sa femme, Hélène Rytmann, le 16 novembre 1980. Une date qu’il garde en mémoire. Un drame qu’il n’arrivera jamais à oublier. Il veut l’expliquer, il souhaite assumer ses responsabilités, particulièrement celle de sa propre vie, celle d’un dépressif chronique. Mais l’article 64 du code pénal de l’époque l’empêche de le faire : « Il n’y a ni crime, ni délit lorsque l’accusé était en état de démence au moment des faits ». A son grand dam, en février 1981, la justice le déclare dément au moment des faits, le privant ainsi d’un procès.

Ce « non-lieu », dont il bénéfice, va le perturber. Il va nous raconter sa vie, ses nombreux séjours dans les institutions psychiatriques où les électrochocs sont légion, les difficultés liées à sa relation mère-fils, il nous parle de son père ; de son intimité la plus profonde, de sa sexualité, de cette impossibilité d’aimer ou en tous cas, d’aimer au sens propre où tout un chacun l’entend. Avec rage et intensité, il parle de sa souffrance, de ses infidélités et la perversité diabolique qu’il entretient dans sa relation avec Hélène le poussant chaque fois plus dans l’angoisse et la folie. Certains médias de l’époque ne manqueront pas de mettre en avant, lorsqu’ils décrivent son crime, son statut de philosophe communiste célèbre, à l’origine de la pensée marxiste dans une perspective généralement associée au structuralisme. Comment vivre l’avenir lorsque « privé de vie, on devient un mort-vivant » ?

Cette pièce est inspirée du livre autobiographique de Louis Althusser. Un livre qu’il décide d’écrire, dit-on, après avoir lu dans le journal « Le Monde », le 14 mars 1985 un article de Claude Sarraute sur le « Japonais Issei Sagaura » qui avait tué et mangé une jeune néerlandaise ; il avait effectué un bref séjour en hôpital psychiatrique en France, puis été renvoyé dans son pays en bénéficiant d’un « non-lieu ». L’article de Sarraute disait ceci: « Nous, dans les médias, dès que l’on voit un nom prestigieux mêlé à un procès juteux, Althusser, Thibaut d’Orléans, on en fait tout un plat. La victime? Elle ne mérite pas trois lignes. La vedette, c’est le coupable ». Ulcéré par cette lecture, il en parle et ses amis lui suggèrent de protester d’où « L’Avenir dure longtemps ».

Mise en scène simple et bluffante de Michel Bernard, qui place directement le spectateur dans l’ambiance glauque d’un hôpital psychiatrique. A la fois acteur dramaturge et metteur en scène, il écrit aussi pour le théâtre jeune public et réalise des documentaires radiophoniques.

Assis sur un tabouret, Angelo Bison, incarne la folie de son personnage avec un réalisme surprenant. On ne peut qu’être attrapé par son regard, ses gestes, et les mots qu’il exprime d’une voix parfois aiguë . Le public arrive à découvrir cette folie au fur et à mesure du récit. Un crime odieux qui pourtant nous pousse à nous poser ces questions: naît-on violent ou le devient-on par la force des choses ?

Angelo Bison reçoit le Prix de la Critique 2016 pour son rôle dans « L’Avenir dure longtemps » ; une centaine de pièces à son actif, mais également plusieurs courts métrages. Il n’a cependant que de très petits rôles dans des films, ce qui lui fait penser que le cinéma n’est pas pour lui, jusqu’à ce que Michaël Bier le prie de se présenter au casting de la série policière belge : « Ennemi Public » des réalisateurs Mathieu Frances et Gay Seghers. Ces derniers le veulent vraiment dans la série, ils le voient parfaitement se mettre dans la peau de Béranger, un meurtrier d’enfants, psychopathe. Un personnage sordide avec une totale absence d’empathie. Loin de perturber les spectateurs (ce n’est pas simple d’endosser ce genre de personnage, et particulièrement en Belgique: affaire Dutroux) mais, au contraire, le public l’apprécie bien plus qu’il ne l’aurait cru. La série obtient d’ailleurs le Prix Sérénanie Paris et le C21 Dramaturge Awards à Londres. Vivement Angelo Bison au cinéma.

L’Avenir dure longtemps: on dit oui à Angelo Bison et Michel Bernard.

Julia Garlito Y Romo,
à Bruxelles

(*) Scénographie : Thomas Delord; création lumière et vidéo : Marie Kasemierczak – musique : El Nono – assistant mise en scène : François Saussus – construction: Benoît Francart – Régie: Lily Danhaive – producteur délégué : Le Poème 2. Le Texte du spectacle est édité par Unités / nomade. « L’Avenir dure longtemps » / éditions Stock & Imec / 1992

Sur le même sujet, à lire également : Bruit du Off, Avignon 18/07/2017 d’Annick et Emmanuel Bienassis.

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