LA PROFONDEUR DES FORÊTS : UNE FABLE-REALITE SUR LES ENFANTS ASSASSINS

CRITIQUE. « La Profondeur des Forêts » Texte de Stanislas Cotton – Mise en scène Georges Lini – Atelier 210, Bruxelles – Jusqu’au 10/03/2018 à 20h30.

L’Histoire : Un Renard et un Chat guettent un petit enfant pour s’amuser. Ils en attrapent un…
Cela fait à peine deux semaines que Sirius Malgrétout (Felix Vannorenberghe) pousse des chariots à l’Electro-World, d’où le surnom que lui donne ses collègues: Poucet. Pour eux, il n’est que le nouveau et fait souvent l’objet de railleries. Malgré les démons qui le hantent, resurgissant de son passé sous les traits de son comparse Tommy Tanpis (Arthur Marbaix), Sirius essaie tant bien que mal de trouver sa place dans la société. Après sa sortie de prison, le jeune homme se sent surveillé par son superviseur qu’il appelle « mon oncle » et qui seul, connaît le secret de sa nouvelle identité. Un secret lourd d’enfant assassin qui provoque chez lui la terrible angoisse d’être reconnu par quelqu’un. Il veut s’intégrer à nouveau. Il a peur. Il tombe amoureux de la jolie caissière, Zelda Rose (Wendy Piette). Arrivera t-il à la séduire ? Arrivera t-il à oublier la noirceur d’une adolescence passée derrière les barreaux ? Parviendra t-il à vivre « normalement », alors que Thomas, plus vindicatif, toujours présent dans l’ombre de Sirius, conteste ces moments de « bonheur » ?

Inquiétude, colère, déchirement, incertitude sont autant de sensations et d’expressions que traduit Georges Lini (directeur artistique de la compagnie Belle de Nuit) dans son impressionnante et contemporaine mise en scène, sur un texte de l’auteur dramatique, Stanislas Cotton (prix du conservatoire royal de Bruxelles, entre autres). Un spectacle inspiré de faits réels : « l’affaire James Bulger ». Une affaire criminelle ayant traumatisé les britanniques en 1993 avec l’enlèvement puis le meurtre le 12 février d’un enfant de deux ans et demi, James Bulger. Torturé et battu à mort, l’enfant est retrouvé, deux jours plus tard, près d’une ligne de chemin de fer. Les deux meurtriers sont deux enfants de 11 ans, Jon Venables et Robert Thomson. Ils ont enlevé l’enfant dans un centre commercial, marcheront avec lui durant 3km, le rouant de coups. Ils croiseront 38 témoins et pourtant personne n’interviendra, alors que James, terrifié, saigne au visage. Repérés par des caméras de surveillance, regardant des enfants (d’autres preuves ont fait le reste) ils seront condamnés jusqu’à leur majorité: 18 ans. Après huit ans de détention, ils changent d’identité pour pouvoir échapper à la population et aux médias. En 2010, on entend à nouveaux parler d’eux, après l’arrestation de Jon Venables, pour possession de vidéos pornographiques à caractère pédophile. Plusieurs romans ont été inspirés par cette histoire, dont un film « Boy A ». Par ailleurs, les médias de l’époque on soupçonné le film « Chucky 3 » d’avoir inspiré le meurtre sauvage de James.

Marqué par cette histoire restée dans sa mémoire, Georges Lini, décide de commander un texte à l’auteur dramaturge qu’il connaît déjà bien, Stanislas Cotton. (Lini l’a, en effet, mis en scène avec « La gêne du clown »). L’écriture à dimension sociale sous forme de mi-réalité, mi-fable et « faussement poético-enfantine » de l’auteur belge plaît beaucoup à Lini et lorsque ce dernier soumet l’idée à Cotton, celui-ci, bien que terrifié, accepte le défi. Il tourne ce fait divers dans sa tête durant six mois. Il se laisse habiter par le drame, et l’aborde finalement en utilisant le chat et le renard du conte de Pinocchio. L’idée Lini/Cotton est de mettre en évidence la cruauté des propos et du sous-entendu de la réalité face à cette violence qu’est l’acte meurtrier, mais également de la réaction du peuple dont l’incompréhension face à une telle situation peut également devenir très violente. « Comment contrer la vengeance ? Comment rendre justice en protégeant malgré tout les droits des enfants ? Naît-on criminel ou le devient-on?  La société est-elle responsable des « monstres » qu’elle a crée ? Est-ce la société qui les crée ? Peux-t-on avoir une deuxième chance ? » Autant de questions qu’ils se posent, le tout interprété avec brio par les talentueux et jeunes comédiens Wendy Piette (endossant plusieurs rôles), Felix Vannoorenberghe et Arthur Marbaix. Dans un décor délibérément sobre et blanc, intemporel aussi, pour « mettre au travail l’imagination » ils vont évoluer sur scène avec une dose d’improvisation et un questionnement dirigé directement au public. Des chuchotements, une musique pesante… l’impact sur les spectateurs est évident.

Le spectacle est suivi d’un débat avec Lini, Nargis Benamor (assistante à la mise en scène) et les trois comédiens. On apprécie l’intelligence et la lucidité de leurs réponses et commentaires. Un moment agréable, le public, majoritairement jeune mais pas seulement, est conquis.

« La Profondeur des forêts » : « un théâtre politique qui permet au spectateur de prendre position » comme nous le dit si bien Georges Lini. « Une tragédie moderne en mode version multiple ». Une œuvre qui « bouscule l’intellect et l’émotion » souligne t-il.

Je confirme ! Allez-y. C’est éprouvant, mais ça en vaut largement la peine.

Julia Garlito Y Romo,
à Bruxelles

Distribution : Wendy Piette, Félix Vannoorenberghe, Arthur Marbaix – Scénographie : Renata Gloria – Assistanat à la mise en scène : Nargis Benamor – Vidéo/son : Sébastien Fernandez – Lumières : Jérôme Dejean assisté d’Uno Liberté

* Le texte sera publié chez Lansana Éditeur à l’occasion des 20 ans de la Compagnie « Belle de nuit ».
Un spectacle de la compagnie « Belle de Nuit » en coproduction avec l’Atelier 210 et la Coopération sable, avec le soutien de Dherte SA, de la COCOF, tu tax-shelter du gouvernement fédéral belge et de la Fédération +Wallonie-Bruxelles.

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