« LA MENAGERIE DE VERRE », UNE MISE EN SCENE SANS CHAIR NI ÂME DE DANIEL JEANNETEAU

CRITIQUE. « La Ménagerie de verre », texte Tennessee Williams, traduction Isabelle Framchon, mise en scène Daniel Jeanneteau – Du mar. 13/03/18 au jeu. 15/03/18 au Théâtre de Lorient / Du mer. 21/03/18 au lun. 02/04/18 au T2G, Gennevilliers.

Un bon scénographe ne donne pas forcément un bon metteur en scène…

Lorsque Daniel Jeanneteau s’attaque à ce monument de la dramaturgie qu’est cette première pièce de Tennessee Williams – largement inspirée par sa propre existence à Saint-Louis dans le Missouri – il a un passé de scénographe des plus accomplis. N’a-t-il pas été pendant près de quinze ans le scénographe de Claude Régy, lui aussi adepte du théâtre Nô ? D’ailleurs cette version française qui nous est présentée l’est dans le décor construit par une plasticienne japonaise pour la première édition de cette pièce, en 2011, au Pays du Soleil-Levant. Aussi n’est-on pas surpris de constater d’emblée à quel point la scénographie va occuper une place « démentielle » dans l’évocation de la mémoire reconstruite de cette famille, traversée par des névroses abyssales qui enchainent ses membres les uns aux autres pour en faire un conglomérat où chaque partie ne semble pouvoir exister que dans son rapport vicié à l’autre.

Sur le plateau une structure imposante figure l’appartement où cohabitent Amanda, la mère un brin hystérique qui vit beaucoup dans son passé depuis qu’elle s’est fait joliment larguer par le père devenu « amoureux des communications téléphoniques », et ses deux grands enfants, Laura, la fragile, qui se réfugie dans le monde délicat de sa ménagerie de verre, miroir de son existence sous inclusion, et Tom, le fils qui, pour s’aérer l’esprit assujetti le jour à la fabrique de chaussures où il s’échine, adore le soir venu le cinéma, refuge réel ou simple excuse pour s’abstraire de ces milieux étouffants. Viendra traverser cet espace confiné, un trublion, Jim, ami de Tom, qui perturbera sans le vouloir le modus vivendi précaire de ces êtres en quête d’équilibre, fût-ce au prix d’une fuite dans la vie rêvée ou celle reconstruite par le fantasme.

Ce cube où, plus de deux heures durant, ils vont s’ébattre ou plutôt se débattre à la recherche d’un temps perdu à recomposer, est matérialisé par un sol ouateux et des parois en tulle qui opacifient légèrement les faits et gestes des protagonistes, les donnant à voir dans un flouté renvoyant à l’univers du rêve éveillé. Et il s’agit bien de cela : non pas donner à voir en temps réel la vie mode d’emploi de cette famille décapitée de la figure du père (son portrait géant apparaîtra fugitivement projeté), mais d’évoquer entre chien et loup le passé recomposé de cette tribu imparfaite. Et, le moins que l’on puisse dire, c’est que ce passé ne fut pas simple, il hante la mémoire du fils bien après qu’il ait déserté le lieu porteur de nœuds névrotiques en abandonnant – comme le père l’avait fait, compulsion de répétition à l’œuvre – la sœur aimée aux soins d’une mère aimante tyrannique.

Ce qui nous sera re-présenté est sans conteste, « à la différence du magicien qui montre une illusion en faisant croire qu’il s’agit de la réalité », « une vérité sous forme d’une illusion », comme le signale l’adresse liminaire de Tom (qui est aussi le narrateur après coup de cette/son histoire). On est donc prévenu d’emblée par l’annonce du narrateur qui, avancé sur le bord de scène, proclame haut et fort cet avertissement à l’attention des spectateurs distraits : la pièce se passe dans la mémoire, lieu de la sentimentalité et non du réalisme.

Le problème avec Daniel Jeanneteau – et ce, sans aucunement remettre en cause son désir de vouloir créer un théâtre non réaliste qui représente les protagonistes plus comme des fantômes errant dans la mémoire de l’homme blessé – c’est que sa scénographie statique fleure le procédé… Que les voiles viennent apporter le recouvrement des faits réels par le travail du souvenir les filtrant, ceci est indéniable. Mais on aurait souhaité, « en supplément d’âme », que ces voiles, il les mette à mal, qu’il les torture dans « tous les sens », afin que ces pans de tissu participent à la dramaturgie comme matière vivante et qu’ils ne soient pas ressentis comme simple décor encombrant. En les laissant ces voiles immuablement immobiles – ou presque – le metteur en scène nous prive en effet du grain de la chair des comédiens sans pour autant nous convaincre du bienfondé du dispositif, choisi comme révélateur de la temporalité différée de l’action reconstruite dans le souvenir.

« Action »… L’appel catégorique d’Amanda appelant son fils pour le bénédicité, et la réponse emportée de Tom qui ne supporte plus la tyrannie de sa mère s’exerçant entre autres par des paroles figées concernant Laura à qui elle répète en boucle : « Je veux que tu restes fraîche et jolie pour les galants. », introduit d’entrée dans la mémoire à vif des souffrances endurées au quotidien. Suivront les souvenirs de la mère égrenant religieusement, comme elle le ferait avec les perles d’un chapelet, les noms de ses galants d’antan, avant que, s’écroulant au sol, elle ne rencontrât leur père. Que la vie aurait été belle, si seulement elle avait choisi un autre homme… Confondant les identités, la sienne et celle de sa fille, elle lui recommandera « d’étudier son clavier, de rester fraîche et jolie ».

Ce qui l’effondrera une second fois la mère, c’est que sa fille, au lieu de se rendre à ses cours de dactylo qui la terrorisaient jusqu’à en vomir sur le parquet, passait son temps à se promener… Voilà toutes les ambitions pour sa fille fichues en l’air. Alors qu’est-ce qui lui reste comme perspective d’avenir ? S’amuser avec la ménagerie de verre ! Rayé, l’espoir d’une vie professionnelle. Tableau affreusement noir… Sauf une espérance à l’horizon : trouver pour elle un bon mari ! Même si la fille proteste alors de sa petite voix fragile : «… mais maman, je suis infirme ».

Nouvelle intervention de Tom, narrateur de sa propre histoire : « Après le fiasco du secrétariat médical, maman est passée à la recherche d’un galant. »… Entre les coups de fil insistants d’Amanda aux lectrices de son journal pour les convaincre de se réabonner – l’argent manque cruellement, c’est Tom qui alimente la famille -, les sempiternelles sermonnades de la mère à l’égard du fils s’éclipsant chaque soir pour « aller au cinéma », les explosions du fils la provoquant en retour en disant qu’il se rend dans des fumeries, qu’il dirige un bordel ou encore qu’il est chef de gang, les intentions «in-délicates » de la mère à l’égard de sa fille dont elle rehausse la poitrine par des « petits pièges » pour attirer les amants, l’atmosphère délétère envahit la tête de Tom pris entre l’amour et la haine d’une mère malade et d’une sœur aimée à protéger.

Pour satisfaire la promesse qui lui a été arrachée, lui vient alors l’idée – entre l’écroulement du bouquet de jonquilles de la mère revêtue de la robe qu’elle portait pour ses galants, rejouant à l’envi le ballet de ses admirateurs jusqu’à la rencontre du père associé à la malaria, et le geste de la sœur retirant les faux seins dont elle avait été affublée – d’inviter à dîner l’un de ses amis de la fabrique de chaussures, un galant potentiel à mettre aux pieds de Laura.

Et le plus pathétique reste à venir… La rencontre avec Jim – le Jules potentiel présenté par son frère – sera cause d’un séisme à l’amplitude dévastatrice. Les deux jeunes gens, troublés l’un et l’autre par leurs différences, se rapprocheront jusqu’à un baiser fatal… qui scellera la fin du rêve émancipateur entrevu un instant et le basculement de Laura dans sa ménagerie de verre où elle s’inclut à jamais. Tom – narrateur meurtri par le destin réservé à Laura – conclura par ses mots douloureux : « Tout ce qui peut éteindre son souvenir en moi, je le recherche ».

Pièce cruelle s’il en est, émaillée comme le tragique quotidien peut l’être par des fulgurances comiques, le drame de Tennessee Williams a traversé le temps jusqu’à nous. Et même si les névroses héritées prennent aujourd’hui d’autres formes que la recherche de galants, le refuge dans des rêves de pacotille et le ressassement des grandeurs passées restent un viatique communément recherché. Quant à la fuite du père puis du fils, il serait hasardeux au nom d’un féminisme consensuel de les en condamner : ils sont tout autant que les femmes en proie à leurs propres névroses même s’ils les agissent autrement. Donc si nous restons un peu sur la rive, ce n’est pas tant par le propos tenu ni par l’énergie développée par les acteurs dont la diction articulée reproduit imperceptiblement la distance de la mémoire recomposée, que par le voile qui nous sépare de cette Ménagerie de verre montée par Daniel Jeanneteau. Quelque chose de Tennessee, certes… mais un peu trop glacé.

Yves Kafka
vu à Bordeaux au TnBA en mars 2018.

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