INTERVIEW : ALAIN TIMAR, L’OPERA, LE THEÂTRE, LA VIE…

INTERVIEW. Alain Timár, metteur en scène et directeur du Théâtre des Halles, Avignon.

BDO Tribune : Vous avez récemment mis en scène « Dialogues des carmélites » de Francis Poulenc à l’Opéra du Grand Avignon. Qu’est-ce qui vous a amené vers la mise en scène d’opéra et plus particulièrement vers celui-ci ? Je crois que c’est votre première mise en scène d’opéra…

Alain Timár : C’est en effet ma première mise en scène d’opéra… en France. J’ai travaillé sur ce qu’on appelle « le théâtre musical » qui combine le chanté, le parlé et le musical. De plus, le travail, au théâtre, avec des musiciens sur scène m’est familier et m’attire. Je pourrais ajouter que la musique fait partie intégrante de mes mises en scène et scénographies.
Je viens de recevoir une proposition pour mettre en scène en Chine et en cantonnais, un opéra traditionnel. En 2016, j’ai croisé le chemin de Pierre Guiral, directeur de l’Opéra du Grand Avignon, qui m’a commandé la mise en scène d’un opéra. La question était : quel opéra ? Nous nous sommes rapidement entendus quant aux « Dialogues des carmélites » de Francis Poulenc. Il m’a fait confiance pour cette production et cette aventure.
Et ma foi, si j’en juge aux réactions du public et des critiques, ce fut une belle réussite ! Un journaliste a même titré : « Ces dialogues des carmélites, une réussite exemplaire ». Quant à l’équipe, très belle complicité et dialogue avec Samuel Jean, le chef d’orchestre, ainsi que l’ensemble de l’équipe : chanteuses et chanteurs, chœur, musiciens, techniciens, personnel encadrant. Un seul désir : recommencer !

BDO Tribune : Vous avez eu une vision très particulière de la mise en scène de cet opéra. Lorsque Blanche s’endort sur les genoux de son père vous écrivez « De là les portes du rêve s’ouvrent… ». Pouvez-vous préciser ce que vous entendez par là ? La foi se vit-elle comme un rêve ?

Alain Timár : La foi peut se vivre de multiples façons. La notion de croyance ouvre des perspectives infinies, de vastes champs d’introspection et des questions tout aussi vastes et complexes. Concernant cet opéra en particulier (mais je fonctionne souvent comme cela), un déclic s’est produit dans mon imaginaire, ce moment singulier où on a l’impression de posséder la clef de l’œuvre qui va vous permettre d’ouvrir la bonne porte.
Ce déclic, c’est quand Blanche s’endort sur les genoux de son père. A partir de là, les portes du rêve s’ouvrent, c’est-à-dire qu’elle se met à rêver tous les évènements qui suivent : l’entrée au Carmel, la rencontre avec la Mère supérieure et les autres sœurs, le contexte de violence révolutionnaire, de guerre civile et enfin son propre sacrifice.
Le passé de Blanche (la mort de sa mère en couches, sa peur ineffable de la mort, l’amour inconditionnel qu’elle porte à son frère et l’attachement respectueux à son père) m’ont permis de transposer ces relations au sein du rêve, notamment la ressemblance entre la mère de Blanche et la Mère Supérieure. Tout se passe comme si la réalité de la vie passée et présente de Blanche se trouvait transfigurée dans son rêve.
Quand on rêve, les notions de temps et d’espace n’ont plus rien à voir avec la réalité et le fantastique côtoie le phantasme. Cela m’a permis, tout en respectant scrupuleusement la musique et le livret, de ne pas suivre, disons, une mise en scène académique : plus d’habits traditionnels pour les personnages, pas de décor réaliste, pas de datation historique.
Ainsi, la notion de foi n’était plus rattachée au contexte spécifique du Carmel, mais à un champ beaucoup plus large interrogeant la foi que l’on soit catholique, protestant, juif, musulman, agnostique, athée ou tout autre position. Au-delà d’une religion spécifique, au-delà de la raison et de la connaissance scientifique, quoi et qui peuvent amener un être à croire et qui plus est, à croire jusqu’au sacrifice et la mort. Cette question, malheureusement très actuelle, traverse le temps, l’espace et donc l’histoire universelle de l’humanité.
Plus qu’une reconstitution historique, c’est cet élargissement des possibles qui m’intéressait et l’ouverture de l’imaginaire du spectateur.

BDO Tribune : Quelles sont pour vous les différences entre une mise en scène de théâtre et une mise en scène d’opéra ? Il y a sans doute moins de liberté et plus de contraintes telles que la musique, la partition, les chanteurs…

Alain Timár : Que l’on travaille sur une mise en scène de théâtre ou d’opéra, les contraintes sont là et il faut en tenir compte. J’aimerais même ajouter qu’une contrainte maîtrisée devient liberté. Bien sûr, à l’opéra, suivre et respecter la partition (musique et livret) vont de soi. Certes une note est une note, un tempo est un tempo mais on peut jouer ou chanter la note, suivre le tempo de mille façons en fonction du jeu, donc de l’interprétation. Idem pour la scénographie.
Et qui dit interprétation dit imagination : notes et mesures n’en constituent pas un frein, bien au contraire !
De plus, le metteur en scène à l’opéra est un maillon de la chaîne au sein d’une grande équipe : il convient d’y occuper et de prendre ses responsabilités… à sa juste place.

BDO Tribune : Il y a moins d’autonomie que pour le théâtre…

Alain Timár : Le monde du théâtre et de l’opéra ne sont pas si éloignés : les contraintes y sont tout aussi présentes. Mais comme je l’ai déjà dit, une contrainte assumée permet de s’en libérer. Quand on apprend à jouer d’un instrument de musique, on franchit de multiples étapes avant de réellement posséder l’instrument. La contrainte de l’apprentissage nécessite de l’endurance avant d’accéder à la liberté de jeu. Par conséquent, la contrainte à mon sens n’emprisonne pas, il convient de la maîtriser pour la dépasser. Encore faut-il faire preuve de patience devant les difficultés afin de les surmonter. Ce processus exige du temps.
J’ai eu la chance de travailler bien en amont avec la chanteuse Ludivine Gombert à propos du personnage de Blanche, ce qui nous a permis d’en préciser le caractère, la psychologie, définir les ressorts dramaturgiques de l’intrigue ainsi que l’histoire contemporaine dans laquelle je souhaitais entraîner les personnages. Vint ensuite le dialogue beau, fort et complice avec Samuel Jean, le chef d’orchestre, puis la rencontre de l’ensemble de l’équipe, l’établissement d’un calendrier de répétitions, le suivi et le respect de ce calendrier d’un point de vue artistique et technique. Ce travail a nécessité beaucoup d’attention, d’écoute, de compréhension de part et d’autre, chacun étant prêt à accepter ou s’accommoder des contraintes pour mieux s’en affranchir. Le succès de ces « Dialogues des carmélites » a certainement résidé dans cette bienveillante mais solide volonté collective.

BDO Tribune : Entre un acteur de théâtre et un chanteur d’opéra les interlocuteurs ne sont pas les mêmes, je suppose que l’on s’adresse à eux différemment…

Alain Timár : Oui et non ! Je suis avant tout metteur en scène de théâtre. En tant que tel, je n’ai pas changé fondamentalement ma façon de diriger en abordant « Les dialogues des carmélites ». Par contre, le conducteur partition et livret d’une part, la technique du chant d’autre part, ont déterminé une approche particulière du corps, de l’espace et du temps. Mais au-delà de cet impératif que l’on rencontre aussi au théâtre, on pourrait établir beaucoup de paramètres communs entre les deux domaines d’activités.

BDO Tribune : Envisagez-vous de continuer ? de mettre en scène d’autres opéras ?

Alain Timár : Je vous ai parlé de cette commande d’un opéra traditionnel chinois : aventure incroyable et excitante, n’est-ce-pas ! En tout cas, une nouvelle voie à explorer ! Par ailleurs, à la lumière du succès des « Dialogues… », il est évident que j’aimerais bien continuer et développer la mise en scène d’autres opéras. Donc, CQFD, si l’occasion m’était offerte à nouveau, je pense que je n’hésiterais pas…

BDO Tribune : Y a-t-il des opéras qui vous attireraient plus particulièrement si vous aviez le choix ?

Alain Timár : Le répertoire est si vaste ! Au-delà d’opéras archi-connus, j’aime beaucoup les compositeurs du XXème siècle, audacieux et novateurs en matière de musique et d’art en général. J’ai toujours rêvé de mettre en scène « Le château de Barbe-Bleue » de Béla Bartók.

BDO Tribune : Nous pouvons parler aussi de théâtre. Le Bruit du Off suit votre travail depuis de nombreuses années. Pour nous Alain Timár évoque avant tout contemporanéité et création. Chaque fois vous abordez un domaine différent, vous paraissez être en perpétuelle recherche de voies nouvelles…

Alain Timár : J’en profite pour remercier la rédaction du « Bruit du Off » pour sa constance à suivre et commenter mon travail depuis de nombreuses années. En effet, j’aime défricher, inventer et découvrir. La curiosité constitue mon principal défaut. Mais est-ce réellement un défaut ? Quand Pierre Guiral m’a proposé de mettre en scène un opéra, c’était donc un défi et il me fallait le relever. J’apprécie la remise en question et j’aime bien me renouveler.

BDO Tribune : Pourquoi ce désir de travailler avec des troupes asiatiques ? Que trouvez-vous dans ces pays ?

Alain Timár : Comme pour l’opéra, ce n’est pas moi, au départ, qui l’ai désiré : on m’a sollicité. Invité d’abord pour des master class, que ce soit en Chine, en Corée, à Singapour ou d’autres pays, elles se sont très souvent prolongées, jusqu’à aujourd’hui, par des commandes de mises en scène. Je dois dire que beaucoup de ces rencontres ont débuté au cours du Festival d’Avignon au Théâtre des Halles. C’est là qu’a été découvert mon travail.
Je propose souvent de mettre en scène des pièces d’auteurs français ou de langue française, traduites ensuite bien entendu dans la langue du pays. C’est ainsi que, récemment, « Tous contre tous » d’Arthur Adamov a été non seulement traduit en coréen, mais également édité pour la première fois dans ce pays. Vous l’aurez compris, je travaille avec des actrices et acteurs autochtones et dans la langue du pays qui m’accueille. Je pourrais aisément établir une étroite corrélation entre le suivi de la partition dans une mise en scène d’opéra et la pièce traduite dans une langue étrangère : d’un côté les notes, les paroles, les mesures, de l’autre les idéogrammes ou alphabets et leur traduction que je suis comme on suit une portée musicale. Dans ce cas, ce que l’on nomme oreille musicale prend tout son sens.

BDO Tribune : Que trouvez-vous de différent là-bas ?

Alain Timár : En Corée du Sud où je travaille souvent, j’aime leur rigueur dans le travail. En Chine et plus particulièrement à Shanghai, l’esprit collectif l’emporte sur l’individu. Chaque pays comporte des spécificités. Je pars du principe que, quand on est accueilli dans un pays, on n’essaye pas de tout révolutionner, on essaye d’abord de comprendre et d’apprendre, en respectant les gens et leur culture. C’est cette condition première qui permet d’instaurer un dialogue véritable. Certes, il ne s’agit pas de perdre sa personnalité mais bien de mettre en place un dialogue humain, ouvert et constructif, au service de l’œuvre artistique entreprise.
Jusqu’à présent, cette approche, pour ne pas dire cette méthode, a excellemment fonctionné. Elles demandent attention, ouverture et confiance.

BDO Tribune : Vous avez surtout parlé de vos projets en Asie. Préparez-vous quelque chose pour le Festival d’Avignon 2018 ?

Alain Timár : Bien évidemment ! Je répète actuellement avec le talentueux Charles Gonzalès un spectacle intitulé « Les carnets d’un acteur » à partir de textes de Dostoïevski, Shakespeare, des « Psaumes » et du « Qohelet ». Vous verrez également pendant le prochain Festival la « Lettre à un soldat d’Allah » de Karim Akouche dont j’ai découvert l’écriture. Il se définit comme berbère algérien et vit actuellement au Canada.

BDO Tribune : Quels sont les auteurs qui retiennent votre attention aujourd’hui ?

Alain Timár : Parmi les classiques contemporains de langue française : bien entendu, Beckett, Ionesco, Adamov, Novarina, Koltès, Genet, … Quant à ceux, plus récents : j’aimerais parler par exemple de Rui Zink, écrivain portugais dont j’ai découvert l’univers. J’envisage une adaptation d’un de ses romans en 2020, « L’installation de la peur ». D’autres encore : Karim Akouche que j’ai cité. J’ai passé enfin commande d’écriture à l’écrivain de théâtre Rémi De Vos : la création de « Sosies » verra le jour en 2019. Je pourrai vous en citer beaucoup d’autres, plus ou moins connus, mais la liste serait trop longue…

BDO Tribune : Quels sont vos projets ?

Alain Timár : Ceux que je viens d’évoquer et qui inscrivent les prochaines productions du Théâtre des Halles pour les trois ou quatre années à venir. S’ajoutent les projets à l’étranger. Le lien avec d’autres cultures et par conséquent d’autres langues est important pour moi. J’aime me confronter à des mondes que je ne connais pas. Je vous ai parlé de curiosité et je réitère : c’est là mon principal défaut ! Quoi de plus constructif que l’échange et le dialogue. La période du Festival d’Avignon favorise et encourage cette énergie : c’est essentiel. Je travaille à prolonger et développer cette dynamique tout au long de l’année dans cette incroyable ville d’Avignon.
Dès septembre débutera une nouvelle collaboration avec la Corée du Sud et la France, en partenariat avec deux grandes écoles, l’une française, l’autre coréenne, projet qui va se poursuivre et se développer jusqu’en 2020.

BDO Tribune : Vous travaillez également avec le milieu scolaire : collégiens, lycéens étudiants. Êtes-vous sensible à l’éducation du jeune spectateur ?

Alain Timár : La position de l’artiste, selon moi, est plurielle : nécessité du recueillement, de la solitude propices à l’inspiration, à l’imagination. Cet isolement, ce retrait volontaires permettent d’être en phase ensuite avec les autres. Vous comprendrez qu’être en permanence à la conquête ou en séduction d’un public potentiel ne me semble pas très efficace pour la création. Cependant, lorsque l’on se trouve en responsabilité d’un théâtre, d’une équipe et d’un public, aller vers l’autre constitue une donnée fondamentale et, paradoxalement, doit devenir une quasi tendance naturelle. Dans ce cadre-là, sensibilisation, transmission, élargissement des publics prennent tout leur sens et constituent des temps véritablement très importants dans le parcours d’un artiste. Quand je parle de sensibilisation, c’est dans le sens d’éducation, d’éveil, de curiosité et de découverte.

BDO Tribune : Pour terminer peut-on avoir votre avis sur les festivals d’Avignon ? Le In et le Off. Comment les voyez-vous ?

Alain Timár : Le Festival est de plus en plus court, trop court à mon goût ! C’est dommage au regard du nombre d’œuvres que l’on pourrait y présenter mais également d’un point de vue économique pour Avignon.
Le Festival dure une vingtaine de jours, à peine 3 semaines, c’est insuffisant. La période idéale serait, pour moi, du 15 juillet au 15 août. Évidemment, les questions financières sont au cœur du sujet et du questionnement.
Certes le Festival constitue un évènement très important pour le théâtre et Avignon. Mais l’équilibre entre été et hiver est tout aussi important.

BDO Tribune : Et que pensez-vous du Festival Off qui devient de plus en plus envahissant avec des spectacles d’une qualité souvent contestable ?

Alain Timár : Le festival Off est à l’image du néolibéralisme dans lequel nous vivons. Il est devenu en grande partie un marché. On peut y découvrir le meilleur et le pire…
Les quelques 1500 spectacles par jour devraient nous amener à réfléchir sur l’identité de ce festival et la meilleure manière d’offrir au public des repères. Faut-il limiter le nombre de spectacles ? Comment le limiter ? Comment aider le public à s’y retrouver ? Comment favoriser le théâtre de création tout en préservant la liberté d’expression ? Comment aider au mieux les artistes et les compagnies ? Comment désenclaver une ville saturée ? Les questions sont innombrables et les réponses à peine esquissées. Pouvoirs publics et artistes devraient à nouveau réfléchir sur le futur des vingt prochaines années car les critères d’aujourd’hui appartiennent au passé et sont largement obsolètes.

Propos recueillis par Jean-Louis Blanc,
au Théâtre des Halles d’Avignon le 17 février 2018

LIRE AUSSI : l’article sur l’opéra « Dialogues des Carmélites »

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Alain Timár Photo J. Jarmasson / « Dialogues des Carmélites », Photo courtesy Opéra d’Avignon

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