« L’ENLEVEMENT AU SERAIL », SUR UNE MISE EN SCENE CONTROVERSEE D’EMMANUELLE CORDOLIANI

CRITIQUE. « L’Enlèvement au sérail » – Opéra de W.A. Mozart – Mise en scène : Emmanuelle Cordoliani – Direction musicale : Roberto Forés Veses – Donné à l’Opéra Confluence d’Avignon les 18 et 20 février 2018.

Suivant un principe original cette nouvelle production de « L’Enlèvement au sérail » nous donne à voir les talents lyriques de demain. Elle est effet l’émanation du 25ème Concours international de chant de Clermont-Ferrand de 2017 ayant pour thème Vienne et cet opéra viennois de Mozart en particulier.

Le sujet s’inspire sans aucun doute des fameuses turqueries et de la mode orientaliste en Europe de l’Ouest à cette époque là. Le contexte du sérail n’est cependant pas une pure fiction, il se rattache à des faits réels relatifs à la piraterie barbaresque dont les razzias en mer et sur les côtes méditerranéennes conduisaient fréquemment des européens à être vendus comme esclaves, puis envoyés aux galères, échangés contre rançon ou mis au service d’un pacha comme dans le cas qui nous intéresse.

L’action se déroule au XVIIIème siècle dans le palais du pacha Selim qui détient prisonniers Constance, une jeune espagnole, sa femme de chambre anglaise Blonde et l’amant de cette dernière Pedrillo. Belmonte, l’amant de Constance est parvenu à découvrir où se trouvent les trois captifs et débarque au sérail dans l’espoir de les libérer malgré le redoutable et cruel gardien Osmin.

Cette trame qui pourrait être celle d’une simple comédie et d’un pur divertissement exotique va évidemment bien au-delà dans l’esprit de Mozart. L’analyse psychologique des personnages qui transparaît à travers sa musique évoque tour à tour la force des sentiments et la fidélité de Constance, l’amour de Belmonte et, de manière plus légère, l’émancipation et la force de caractère de Blonde ainsi que la cruauté et la jalousie d’Osmin. Mozart peaufine ici sa vision de l’opéra et ouvre ainsi la voie à ses grands opéras italiens. La forme retenue est celle du singspiel allemand qui se caractérise par une alternance de scènes théâtrales parlées et d’airs chantés. Le contexte oriental lui a permis en outre d’incorporer à l’orchestre des percussions utilisées par des soldats de l’empire ottoman, les janissaires, qui donnent à certains airs une couleur particulière.

Emmanuelle Cordoliani place l’action dans un cabaret de Vienne des années 1930. Le pacha Selim en est le tenancier, Belmonte est un chanteur de charme à succès et Constance une meneuse de revue. Dans l’atmosphère interlope du lieu ces artistes en vogue vont présenter le fameux singspiel de Mozart. Ce théâtre dans le théâtre commence comme un spectacle de cabaret dans une ambiance délétère devant un public qui semble plus intéressé par les plaisirs dionysiaques et libidineux du lieu que par le spectacle. Puis, progressivement, le cabaret devient sérail, le spectacle prend forme et commence vraiment lorsque ce petit monde de jouisseurs un peu encombrants quitte la scène pour laisser enfin toute sa place à Mozart dans le magnifique air de Constance « Martern aller arten… », l’un des sommets de sa musique lyrique, interprété avec conviction et virtuosité par Katharine Dain.

Ce sérail transformé en cabaret, un lieu de plaisir où le drame et la détresse humaine sont souvent présents, est une option intéressante mais qui manque sérieusement de lisibilité. Quiconque n’a pas lu la note d’intention de la metteuse en scène se demande ce qui se passe sur scène.

La mise en scène est imaginative, foisonnante mais inégale. Les scènes chantées sont plutôt réussies et la baguette de Roberto Forés Veses n’y est pas pour rien. Elles sont tantôt vives et enjouées à l’instar du trio désopilant « Marsh, marsch, marsch ! » dans lequel Osmin, Belmonte et Pedrillo se transforment en marionnettes, tantôt graves et émouvantes lors des duos entre Constance et le pacha Selim.

Il n’en est pas de même des scènes théâtrales pour lesquelles Emmanuelle Cordoliani a jugé bon de développer le livret de l’opéra. Celles-ci sont ici multilingues et, à l’allemand, se joignent l’espagnol, l’italien, l’anglais, le français et le perse, sans doute en référence à l’origine des personnages et à la fréquentation cosmopolite de ce cabaret viennois. La plupart des scènes parlées manquent de rythme, traînent en longueur et d’inutiles rajouts n’apportent rien à l’action et n’ont pas l’effet comique recherché. Ces scènes sont comme de longues attentes pour le spectateur, impatient de retrouver la géniale musique de Mozart. Il faut toutefois retenir des moments pleins d’émotion et de poésie, en particulier lors des interventions de Stéphane Mercoyrol, admirable acteur qui incarne un pacha énamouré, fragile et qui se révèle bouleversant dans un magnifique poème d’amour persan.

La scénographie est plutôt réussie. Le décor, les couleurs et les lumières évoquent l’atmosphère d’un cabaret et évoluent peu à peu vers une ambiance des Mille et Une Nuit. Les costumes sont cohérents avec cette option originale de mise en scène et soulignent les caractères des personnages.

Au niveau vocal on découvre deux jeunes lauréats du 25ème Concours international de Clermond-Ferrand à l’origine de cette production : Katharine Dain, jeune soprano américaine, qui incarne avec virtuosité une Constance rebelle au cœur noble et César Arrieta, ténor vénézuélien malicieux, avisé, sémillant et plein de bon sens populaire.
Blaise Rantoanina incarne un Belmonte charmeur et amoureux au timbre chaud. Elisa Cenni, avec son timbre limpide, est une Blonde diablement sexy, sensuelle, déterminée et pleine de charisme. Enfin Nils Gustèn interprète un Osmin tantôt arlequin, tantôt travesti, bourreau fragile un peu en retrait du rôle et qui affronte les redoutables notes basses de sa partition en étant parfois dominé par l’orchestre.

L’Orchestre régional Avignon-Provence et les Chœurs de L’Opéra Grand Avignon confirment leur excellent niveau musical et leur polyvalence en faisant le grand écart entre Francis Poulenc et Mozart. Ils donnent le meilleur sous la direction précise et lumineuse de Roberto Forés Veses qui apporte au spectacle la vivacité qui manque à la mise en scène.

Si ce spectacle tient ses promesses sur le plan musical il n’en est pas de même au niveau de la mise en scène qui relève de bonnes intentions mais qui alourdit les scènes théâtrales par ses lenteurs et par des rajouts inutiles et interminables. Il semble qu’Emmanuelle Cordoliani n’ait pas su faire suffisamment confiance à Mozart dont le livret parlé est un juste nécessaire pour faire progresser l’action, pour approfondir la psychologie et les motivations des personnages et pour magnifier une musique qui se suffit à elle-même. Ce spectacle ne manque pas de qualités mais un bon élagage s’impose pour le rendre convaincant.

Jean-Louis Blanc

Photos courtesy Opéra d’Avignon

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