LE « PAVILLON NOIR » DE LA REBELLION HISSE HAUT !

CRITIQUE. « Pavillon Noir » – un projet du Collectif OS’O écrit par le Collectif Traverse – En tournée en France – Prochaines dates à Aubusson (6 mars), Brive (8 mars).

Les pirates modernes ont muté avec l’avènement d’internet. Le drapeau qu’ils entendent désormais brandir pour le rendre au peuple n’est plus barré d’une tête de mort et de deux tibias croisés mais des barres de hashtags et d’une gigantesque araignée-monde virtuelle qui tisse réellement sa toile… pour le meilleur et pour le pire ! Ils ont pour nom ces généreux pirates contemporains, désignés encore « lanceurs d’alerte », Aaron Swartz, Alexandra Elbakyan, Bassel Khartabil et Noura Ghazi Safadi, Edward Snowden, Ross Ulbricht ou encore Les Anonymous. Leur combat sans merci – emprisonnements, tortures, liquidations pures et simples auxquels ils s’exposent – témoignent de la dangerosité qu’ils représentent pour les Pouvoirs qui entendent faire du World Wide Web un instrument de domination des masses asservies à un Big Brother d’autant plus redoutable qu’il « apparaît » dématérialisé.

C’est ce combat, dont les enjeux sont au bas mot planétaires, que le Collectif OS’O (qui a raflé en 2015, avec son fabuleux Timon Titus axé sur la question de la dette, le premier prix du Festival Impatience récompensant le théâtre émergent), allié pour la circonstance au Collectif Traverse à qui on doit l’écriture du présent opus, transfère au plateau dans une ébouriffante performance de plus de deux heures. Au risque d’apparaître parfois un peu brouillonne, tant les propositions s’enchaînent sans qu’on puisse reprendre sa respiration, la mise en jeu de la porosité entre le monde du virtuel et celui du réel est fort opérante.

Car là est l’originalité scénographique de la forme présentée : aucune présence directe sur le plateau des machineries qui servent de support aux technologies nouvelles (aucun écran de smartphones, de tablettes, ou d’ordinateurs) mais l’intrusion du virtuel dans nos vies est matérialisée par le combat en chair et en os contre les métadonnées « incarnées » par les acteurs eux-mêmes, rendant floues à dessein les frontières entre monde virtuel et monde vivant. Ainsi, pour neutraliser et nous réapproprier le virtuel dominé par les forces obscures qui entendent bien en tirer profit, seul le corps à corps avec lui peut amener la victoire des lanceurs d’alerte que nous sommes invités à rejoindre.

Big Brother existe ! On est tous sur écoute, nos métadonnées sont répertoriées avec soin et stockées quelque part dans le Cloud, endroit aussi mystérieux pour le profane que l’existence de Dieu pour le mécréant. Mais, à la différence de Dieu, dont personne n’a encore pu prouver l’existence et dont la nuisance est affaire de croyances, celle du Cloud est bien réelle et son existence ne souffre d’aucun débat métaphysique. On peut bien sûr comme ce clown en bord de scène le tourner en dérision, moquer les dangers fascisants auxquels il nous expose, mais in fine il a le pouvoir de tout connaître sur nos existences et donc de diriger à sa guise nos vies.

Démonstration… Sur bruits de fond annonçant les explosions au stade de France et les victimes des attentats de la rue Charonne à Paris, la police fait irruption dans un appartement en en pulvérisant la porte d’entrée. Après avoir tout détruit et malmené les trois occupants (repérés être de « dangereux activistes » pour avoir pris part aux manifestations lors de la tenue de la COP21 sur le réchauffement climatique), les policiers les menacent : « On vous suit. On sait tout ! ». Les jeunes gens, traqués, se doivent d’aller pointer très régulièrement au commissariat. L’un d’eux ne supporte pas d’être étiqueté terroriste, pas plus que d’être assigné à résidence, sur la seule foi de données transmises par son portable et autre tablette.

Succède un sketch « désopilant » parodiant les numéros débiles dont la toile abonde. Rap et Zoé en sont les deux protagonistes tarés. Très excités, sirupeux ou totalement abrutis, ils invitent chacun à les retrouver sur le web pour « vivre des choses géniales ». Puis, sans transition, un jeune homme, toujours sur le ton amusé de la plaisanterie, explique à sa sœur – à juste titre terrorisée – comment il a pu collecter les métadonnées qu’elle a laissées en allant sur le web : « La banque pourrait te refuser un prêt. Tu vas sûrement mourir… (mdr) ».

Puis, à la manière des shows télévisés, un journaliste grandguignolesque dépêché « dans le froid et la tempête » de New-York – il le répète à l’envi pour se donner l’épaisseur d’un héros remplissant son devoir suprême d’informer – commente en direct le procès du créateur du site Silk Road, pirate accusé par le gouvernement américain de couvrir les trafics d’un cartel de la drogue. Le reporter, suppôt du gouvernement, se fait alors la voix de son maître : « Cet homme est un pirate qui n’a d’autre but que son enrichissement personnel. Ce qui se passe dans le virtuel a des conséquences dans le réel. La justice est là pour lui rappeler : Peine de réclusion à perpétuité. Il est mort le soleil, l’enfant du Texas ne s’y réchauffera plus ». L’accusé, déjà à terre, tente de faire entendre sa voix : « Je ne suis pas un baron de la drogue, je ne suis pas un terroriste mais un utopiste. Mon but était d’éviter aux dealers et aux consommateurs la violence. La route de la soie est mon manifeste pour la liberté. Le procès n’est pas celui de la drogue mais du bitcoin ». En pure perte. C’est le journaliste corrompu qui aura le dernier mot : « Vous vous en êtes pris à la société pour la détruire, merci à la Justice ».

Le virtuel fait alors irruption sous la forme d’un combat « à mort » contre les métadonnées incarnées par des acteurs. Elles s’agitent en tous sens pour échapper à leur exécution programmée par les pirates combattant pour la liberté. Combat traité là encore de manière loufoque mais très significatif des enjeux qu’il recouvre. Ainsi l’histoire de Bassel Khartabil, ce développeur open-source palestino-syrien qui pour avoir travaillé à la modélisation d’un site présentant la reconstruction virtuelle de la cité antique de Palmyre, a été repéré, puis emprisonné avant d’être liquidé purement et simplement par le gouvernement syrien à Damas.

En effet le pouvoir réel se sent terriblement menacé dans ses prérogatives lorsque le virtuel -qu’il utilise sciemment pour en faire un instrument de domination du peuple en recueillant les métadonnées que ce dernier lui fournit généreusement – lui échappe. Sa réponse est alors à la mesure des enjeux : il élimine sans vergogne ceux qui ont la prétention de rendre le virtuel aux citoyens pour qu’ils en fassent l’instrument de leur liberté recouvrée.

Ainsi, fidèles à leur engagement artistique où dérision et humour, armes de l’intelligence, sont brandis comme d’imparables fers de lance, les joyeux Pirates du Collectif OS’O nous baladent entre réel et virtuel, nous faisant vivre « grandeur nature » l’expérience des liens inextricables réunissant ces deux entités ordinairement opposées. Mais leurs propos n’auraient pas autant d’acuité si, au-delà de l’humour décapant, ils n’étaient pas étayés par les « vraies histoires » des lanceurs d’alerte au destin souvent tragique. En hissant haut le Pavillon Noir de la rébellion, ils créent la déflagration nécessaire à un bouleversement de l’usage de la toile… Et si elle devenait – « pour de vrai » – notre affaire à tous, pour que nous fassions du net l’objet de notre émancipation et non plus de notre servitude volontaire ?

Yves Kafka
Vu au TnBA, Bordeaux en janvier 2018

En tournée :
Le 6 mars – Théâtre Jean Lurçat – Aubusson (23)
Le 8 mars – Les Treize Arches – Brive (19)
Le 13 mars – Espace 1789 – Saint-Ouen (93)
Le 15 mars – Le Canal-Théâtre du pays de Redon (35)
Du 20 au 22 mars – Le TU – Nantes (44)
Les 27 et 28 mars – Bonlieu, scène nationale – Annecy (74)

Photo © Mathieu Gervaise

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