« HUGO, L’INTERVIEW » : HUGO DIT ROSTAND FACON DENIELOU

CRITIQUE. « Hugo, L’interview » – Mis en scène par Charlotte Herbeau, avec Yves-Pol Deniélou – Les lundis et mardis à 19h30 jusqu’au au 1er mai 2018 au Théâtre de l’Essaion, Paris.

Hugo dit Rostand façon Deniélou

Il est incongru d’avoir choisi l’écrin médiéval de la salle Cabaret de l’Essaion pour suggérer un studio d’enregistrement radio -amateure, vu la ligne éditoriale. Quitte à invoquer un esprit -et quel esprit, la solennité du lieu permet d’autres inventions. Quand la voix enregistrée annonce sans jingle l’émission « Un jour, une légende », le kitsch est donné… On se demande bien par quel copinage on a convaincu Hugo de faire son grand retour d’entre les morts après cent trente-trois ans d’exil -lui qui avait fort peu goûté les dix-huit années de bannissement pseudo-volontaire de son vivant- pour s’entendre adresser des questions type entretien de mini-mémoire en licence.

On est désarçonné par la bonhommie joviale d’Yves-Pol Deniélou, certes sublime sous les lumières d’Anne Coudret, mais par trop enjoué de prêter sa voix à Hugo pour l’incarner. La palette du jeune comédien semble dépourvue de l’humeur et de la gravité que certains des textes requièrent évidemment. Il y a peu de public qui ne soit pas averti, quand il s’agit du monstre sacré du XIXème siècle, on le connaît, le pair de France, on le projette, et ce n’est certainement pas dans ce gai camarade tout ravi d’être là, affectueux et presque sautillant. Bon, tant pis pour Hugo, tout plein de la jeunesse de Deniélou -barbu quand même*, il est sans âge dans cette parenthèse, et après tout il est mort. Qu’en est-il des textes ?

C’est une belle sélection, hélas ! La voix mal ajustée de la chroniqueuse radio ne laisse pas une seconde aux mots pour résonner un peu jusqu’à nous, la voilà avec une autre question navrante, mon Dieu, mais si Hugo revenait, ne serait-ce qu’une heure, et vous, que lui demanderiez-vous ? Il y a de quoi relancer le débat autour de la diction des alexandrins : pensés, remués, remâchés par un Hugo ultra technicien, ceux-là ont été écrits au silence près pour une partition bien précise. Et les partis pris oratoires qui viennent forcer la matière du verbe pour moderniser le phrasé laissent probablement trop de chances aux heurts et aux accroches. Il y a quelques prouesses, une superbe allitération en r dans « Le Crapaud » tenue en maître par la belle voix d’Yves-Pol Deniélou, notamment. Mais, l’enthousiasme, peut-être, ou la provocation de trop à la matière poétique : souvent les mots buttent faute de liaison, d’une respiration en fin de vers ou d’un e muet pour faire glisser une dentale. C’est un pari risqué, inégalement relevé.

Le spectacle s’appesantit avec les questions des auditeurs, apparemment pas beaucoup plus attentifs à recevoir Hugo dans les formes. L’occasion d’aller brasser un peu d’« actu » et d’emprunter quelques bons mots au poète, avant que fuse la question suivante. Lui est parfaitement enchanté d’être là, et donne son avis sur les attentats de Paris d’un ton enjoué, l’œil brillant. Et puis son temps de parole est écoulé et advient quelque chose d’étrange : on le charge (Victor Hugo) d’annoncer l’invité de la prochaine émission, Edmond Rostand. Et Victor Hugo de dire un texte magnifique de son cadet (Edmond avait 17 ans à la mort de Hugo, et n’avait pas écrit grand-chose alors)… à la façon Cochet sauce Deniélou. Voilà ce que fait Hugo de tout son temps libre d’homme mort : son fantôme se balade dans les classes d’art dramatique contemporain.

« Hugo, l’interview » est l’invitation d’un comédien qui adore quelques textes de Hugo et un texte de Rostand, et qui est tout à sa joie de nous les faire partager. À l’Essaion, pas de résurrection, mais une prophétie renouvelée avec quelques éclats : si l’homme est difficile à invoquer, l’œuvre de Victor Hugo est bien vivante, pleine de souffle, et se prête même aux jeux les plus incongrus.

Marguerite Dornier

* Pour information, « « Pourquoi s’est-il laissé pousser la barbe ? » Ce fut pendant son exil à Guernesey que Hugo se laissa, en 1861, pousser la barbe. Voulait-il dissimuler les traces des esquinancies qui avaient affecté son visage ou protester contre une mesure du sinistre ministre de l’Instruction publique de l’époque, Hippolyte Fortoul, qui avait ordonné que les professeurs rasent leur barbe suspectée d’être un signe de reconnaissance entre républicains honnis ? Un peu auparavant Hugo avait pris l’habitude d’écrire debout à cause des suites d’un anthrax de quatre mois (1858), guéri par le bon docteur Terrier. L’amas de furoncles, ayant évolué en tumeur pustuleuse, lui avait littéralement labouré le dos. »

« Hugo, portrait d’une légende », article de Jean Montenot paru dans L’Express du 6 février 2012.

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