« LES DISCOURS DE ROSEMARIE », MEMOIRES D’UNE JEUNE FILLE RANGEE EN CAMPAGNE

CRITIQUE. « Les Discours de Rosemarie » – La petite fabrique / Betty Heurtebise d’après le texte de Dominique Richard – Les Colonnes / Blanquefort (33) – du lundi 5 au mercredi 7 février 2018

Le prologue la fait apparaître, seule, effacée dans la pénombre du plateau avec son sac à dos sur ses épaules rentrées, ressemblant à n’importe quelle adolescente fragilisée par les mutations à l’œuvre et sur qui reposerait le poids du monde. Lorsqu’elle se recroqueville, tapie dans un coin, mains sur les oreilles, pour crier la souffrance de ne pouvoir exprimer son mal-être, elle le fait sur fond de vidéos agitées… et ce, dans un discours – déjà lui – très bien articulé. Sa voix off sonorisée résonne jusque dans la salle : « Tous les matins je monte la colline dans le brouillard avec les bouillonnements de lave en moi… Je voudrais transformer les élèves en fantômes et faire disparaître la maîtresse. La colère monte… Dois-je rester murée dans le silence ? Parler ? Ne pas parler ? Laisser jaillir les mots de moi, surmonter mes peurs, il le faut… Hurler et par ma voix détruire les murs qui m’enferment… Affronter Géraldine. Convaincre les autres. Jamais Géraldine ne sera déléguée : j’en fais le serment ! ».

Les enjeux dramaturgiques étant d’emblée clairement posés, on va assister en plusieurs tableaux à la campagne électorale de celle qui, après avoir été une jeune-fille (très) rangée, va muer soudainement pour s’engager dans un combat électoral sans merci afin de devenir déléguée de classe à la place du serpent à lunettes qui jusque-là la sidérait. Devenir calife, tel est le viatique qui la sauvera de l’humiliation vécue par les sans paroles.

Que le monde des adultes – habité par la rhétorique des politiques faisant campagne selon des règles de communication établies par des experts conseillers interchangeables, passés maîtres en l’art de produire des discours où l’agencement et le choix des mots cibles prévalent sur l’engagement de fond – pénètre la sphère de l’enfance en y exportant ses modèles spécieux, est indéniable… Que Betty Heurtebise – metteuse en scène du Pays de rien et de L’Arche part à huit heures, sensible aux dérives adultes qui menacent le monde de l’enfance le conduisant irrémédiablement dans des impasses où seule la désobéissance peut faire figure de planche de salut – se soit emparée du texte éponyme de Dominique Richard pour le mettre en jeu, est là encore d’une cohérence parfaite… Et pourtant, il y a dans cette rencontre, entre le livre et la scène, quelque chose qui ne se « réalise » pas … comme s’il y avait une incompatibilité qui n’avait pas su trouver la « voix » de sa réalisation.

En effet, si le langage écrit est susceptible de supporter la distorsion entre l’émetteur et l’énoncé qu’il produit, le plateau est beaucoup moins apte à absorber ces écarts qui peuvent alors faire figure d’incohérences. Ainsi d’emblée la métamorphose instantanée de la muette timide en experte du langage, sous le seul prétexte qu’elle en a décidé ainsi, apparaît « miraculeuse » ; or on n’est pas ici dans le domaine du conte mais dans celui d’une histoire qu’on présente comme réelle (Cf. le soin apporté à l’évocation réaliste du collège niché sur la colline). Qu’elle demande à son ex-petit ami, à qui elle a pris le risque d’adresser une déclaration d’amour, de devenir l’instant d’après un simple copain – certes son directeur de campagne – comme si les sentiments d’amour des jeunes n’étaient pas aussi forts que ceux partagés par les adultes, ne semble guère plus plausible et s’inscrit en rupture avec le réel tourmenté auquel on veut nous faire croire. Quant à « la chute finale », dans laquelle elle établit un changement de point de vue à 180 degrés sur la campagne qu’elle vient de mener tambour battant, elle est elle totalement improbable et relève plus du récit bienpensant où une morale devrait être tirée à l’usage du jeune public qui se devrait d’être édifié.

Mais les péripéties qui « éclairent » chacune des métamorphoses de l’héroïne, si peu justifiées qu’elles soient, ne constituent pas à elles seules le nœud de résistance pour entrer dans la proposition… En effet, l’endroit où cela – et c’est un oxymore – sonne « véritablement faux » est à rechercher du côté de la qualité d’expression de Rosemarie reproduisant à l’identique – et avec une verve brillantissime – tous les procédés rhétoriques en vogue chez les politiques. On a même l’impression à certains moments que ce sont les adultes sur scène qui jouent à des enfants élisant leur délégué de classe, et pas l’inverse, à savoir deux enfants à la rhétorique viciée par celle des adultes.

Dès que les « Remords et ambitions » (premier tableau) de Rosemarie sont annoncés, on passe aux « Stratégies » concernant le choix des collaborateurs à trouver pour mener campagne, ce qui conduit inévitablement à la recherche de ceux du camp adverse à débaucher (stratégie macronienne qui fait là des petits…). Les « Premiers discours » donnent lieu à des essais de slogans – évalués par sondage immédiat réalisé sur écran de portable auprès d’un échantillon représentatif – où tous les coups sont permis, y compris – et surtout ! – ceux qui dénigrent abusivement l’adversaire. Suivront les leçons politiques à l’usage des nuls : éliminer l’adversaire, le dissoudre dans un bain d’acide (pourquoi pas le noyer dans un lac, tout simplement !), faire courir des rumeurs sur lui afin de le déqualifier, flatter à l’excès l’électorat, et surtout, surtout… soigner sa communication à grands renforts d’anaphores – « Moi déléguée de classe, etc. » répété en boucle, procédé très « françois » – et d’envolées lyriques débouchant sur une chute faisant mouche dans les mémoires.

Après un « Quatrième discours », celui de la victoire annoncée de Rosemarie devenue une vraie femme avec sa robe très dadame et ses escarpins, discours émaillé de circonlocutions d’usage et remerciements dithyrambiques à l’adresse de toutes et tous, y compris en direction des adversaires malheureux de la veille dont on salue avec grandeur d’âme le courage, l’épilogue constituera un vrai/faux « coup de théâtre ». Sera élu délégué, non pas Rosemarie, non pas sa rivale Géraldine, mais un candidat surprise, surgi d’entre les deux tours et n’ayant apparemment aucune qualité, qui damera le pion aux deux adversaires « historiques ». Mais ce qui est beaucoup plus improbable (les dernières élections nous ayant, grandeur nature, habitués à ces jeux de massacres inattendus…), c’est le revirement de Rosemarie qui tire sur le champ la leçon hautement morale du revers essuyé.

Dire des choses toutes simples et authentiques (on passe sans transition chez les Bisounours après avoir été chez les Fillon, Valls et consorts anti-manuels de savoir-vivre…) devient la nouvelle profession de foi de la candidate malheureuse, mais vertueuse, qui renonce à se présenter à l’avenir. Mener campagne pour vaincre l’injustice, se présenter devant les électeurs pour être plus joyeux et plus libre, telle est désormais sa vérité… Très beau coming out électoral en effet, très beau happy end… Mais peut-on faire théâtre – y compris et surtout en direction du jeune public – avec de bons sentiments conclusifs et de belles intentions intermédiaires? Il semblerait que la metteuse en jeu, dont on apprécie d’ordinaire la perspicacité, se soit laissé là embarquer – et dans son sillage, elle a entrainé ses deux interprètes – dans une « voix » qui n’est pas la sienne… pas plus qu’elle n’était celle des protagonistes.

Yves Kafka

Photo Sonia Cruchon

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