« LE MENTEUR » : FAUT-IL MODERNISER LES CLASSIQUES ?

CRITIQUE. « Le Menteur », de Pierre Corneille, – Adaptation Guillaume Cayet et Julia Vidit, mise en scène Julia Vidit – Jusqu’au 18 février 2018, du mardi au samedi à 20h, le dimanche à 16h au Théâtre de la Tempête, Cartoucherie.

« Les thèmes de la tragédie sont universels, alors que ceux de la comédie sont plus ancrés dans les cultures. »** Pour Guillaume Cayet et Julia Vidit, le Menteur avait besoin d’une acculturation.

Non, réécrire n’est pas trahir. De Plaute et de Terence à Molière ; d’Eschyle, Euripide ou Sophocle à Racine, puis Giraudoux, Sartre, Anouilh… Réécrire, c’est poursuivre un projet d’avant l’œuvre qui devra lui survivre. Relire, c’est un autre battement de cœur. Gide tançait « Je n’écris que pour être relu »*** car il savait que les grands textes n’existent que dans une perpétuelle actualisation d’eux-mêmes. Le metteur en scène est un relecteur missionnaire : à la fois nez, tisserand et chef d’orchestre, il re-présente en symphoniste l’équation et l’entrelacs de lectures et de filtres qui sont autant de souffles prêtés à l’œuvre depuis sa délivrance.

Guillaume Cayet et Julia Vidit n’ont pas réécrit. Ils glissent des incises dans la comédie de Corneille. Pudeur ? Désaveu ? L’exercice de cocréation revient à payer Corneille en monnaie de singe : les interventions, trop rares, échouent à la mise en tension classique-moderne. La salle réagit quand Clarice arrache son « truc » de corset en une sorte d’alexandrin, comme on pouffe de surprise ou avale de travers.

La grande opportunité d’un « Menteur » au théâtre, outre de traiter du mensonge dans l’espace qui le consacre, réside dans le silence des didascalies : quelle liberté pour la scène. A La Tempête, sa mise est criarde, tout en couleurs Stabilo, et Dorante s’époumone de la crête aux baskets, dans le corps précis, nerveux et talentueux de Barthélémy Meridjen. La galerie des miroirs resserre son étau sur des personnages en prise avec leurs reflets contrariés, où ils se regardent, où on les regarde. Mais le ballet des glaces -fort agréable à l’œil- réorganise la scène… pendant les monologues : on a les yeux trop pleins, on n’entend plus rien. Désennuyer ? Meubler, meubler, surtout meubler ? On dirait que la pièce ne croit pas en son texte.

Pourtant, quel triomphe que cette diction académique parfaite ! Karine Pédurand, surtout, en Clarice, fait oublier avec une maîtrise impeccable cette esthétique surannée du e muet. Elle éclabousse de fraîcheur une scénographie ultra-dense et compense une direction dont ils semblent tous, sur scène, chercher encore à se convaincre. Ils gesticulent, tout le temps, à grands renforts de bras moulinant et de mains tournoyantes. Lisa Pajon est un Cliton obscène et truculent à la puissance comique d’une dell’Arte… Joris Avodo relève le défi de contemporanéité : il a déniché pour son Philiste l’élégance du street, filée d’une intelligence scénique jubilatoire. Aurore Déon est une Lucrèce grâcieuse, intense, et fi de l’accoutrement, c’est la dignité qui éclate, son port de tête soutenant seul un regard de feu. Jacques Pieiller et Nathalie Kousnetzoff en Géronte et Isabelle ont quelque chose d’un autre théâtre, l’un en fraise et jogging roulant des r furieux, elle qui s’abandonne sur une vague techno -il y a du désespoir et de l’envie.

Allez voir cette pièce. Esquissez ou poursuivez avec elle votre définition du projet théâtral : la mise en scène doit-elle se mettre au service du texte ou fait-elle corps tout contre, au risque du contre ? Étayez votre jugement sur cet avant-gardisme. Essayez votre goût. Battez votre mesure. Et relisez le texte. (Non, ce n’est pas Géronte qui déclame « Ô rage, ô désespoir, ô vieillesse ennemie, etc. » mais c’est très savoureux, ce copier-coller-là.) Tandis que la scène tend ses pièges avec une facétie tendre -quoiqu’exubérante-, Julia Vidit demande dans son palais des glaces : si le théâtre parle de nous, de qui parlent les miroirs ?

Marguerite Dornier

* France Culture, Émission Grain à Moudre, par Hervé Gardette,« Faut-il moderniser les classiques ? », 11 janvier 2018, 40 minutes : https://www.franceculture.fr/emissions/du-grain-a-moudre/du-grain-a-moudre-jeudi-11-janvier-2018
** Attribué à Umberto Eco.
*** Journal des Faux-Monnayeurs. 1926. (Gide, donc.)

Publicités

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s